Université de Franche-Comté

Virus en contextes

Redonner à l’homme sa juste place dans la biosphère, (re)considérer les autres organismes vivants et le fonctionnement des écosystèmes, revoir les priorités en termes de développement économique et social, impulser des collaborations scientifiques interdisciplinaires porteuses de sens, s’interroger sur la portée des changements en cours sont autant de réflexions que stimulent l’arrivée du coronavirus et la gestion de la pandémie…

 

Photo Artem Beliaikin / Unsplash

On le sait, les épidémies et pandémies ne datent pas d’hier. Elles sont cependant de plus en plus fréquentes au XXe siècle et plus encore en ce début de XXIe siècle, qui voit apparaître une nouvelle épidémie approximativement tous les 5 ans.
Ce sont des maladies infectieuses, pour l’essentiel d’origine virale ou bactérienne, transmises à l’homme soit directement par des germes circulant dans l’environnement, soit par le biais d’animaux qui en sont des réservoirs.

L’origine et le vecteur de transmission de ces maladies sont connus pour bon nombre d’entre elles, mais pas toujours. Les germes incriminés ont des origines parfois très lointaines. La variole par exemple provenait de la mutation d’un poxvirus de rongeurs, lui-même apparu plusieurs milliers d’années avant que la maladie affecte l’être humain. Autre cas emblématique, la rougeole, dont il faut chercher les origines dans la mutation d’une peste bovine datant du XIe siècle.

Le délai est aujourd’hui plus court entre l’apparition d’un virus pathogène et sa diffusion dans la population humaine, par l’intermédiaire de l’animal dans plus de 60 % des cas. Les maladies infectieuses transmises à l’homme par l’animal sont requalifiées en zoonoses. Les grippes H1N1 (1918, grippe espagnole, et 2009), H2N2 (1957, grippe asiatique), H3N2 (1968/69, grippe de Hong-Kong) et H5N1 (2004, grippe aviaire) en sont des exemples, elles ont toutes pour incubateur commun les porcs et poulets d’élevage. Si les responsables de la transmission à l’homme du SARS-CoV-2 qui aujourd’hui préoccupe le monde entier ne sont pas encore clairement désignés, ils s’apparentent cependant sans aucun doute au monde animal.
Mais pangolin ou chauve-souris, est-ce bien la question ? Au-delà de la désignation d’un coupable, comment s’établit la relation entre virus, animaux et humains ? Et pourquoi une telle accélération dans la survenue des pandémies à travers les siècles ?

 

Un infernal cercle vicieux environnemental

Pour nombre de scientifiques, les déséquilibres environnementaux provoqués par l’activité humaine sont en cause. La déforestation, l’intensification des pratiques agricoles, la perte de biodiversité, la multiplication des contacts entre l’animal et l’homme, l’explosion de la démographie humaine ou encore le changement climatique sont des facteurs imbriqués, souvent dans une relation de cause à effet, qui donnent de vrais éléments de réponse à des questions dépassant largement le cadre de l’identification d’une maladie infectieuse émergente et de son agent pathogène. Pour les spécialistes, ces explications multifactorielles devraient être plus largement convoquées par la recherche dans une vision socio-écosystémique, permettant seule de comprendre les phénomènes entourant la survenue des épidémies et pouvoir les prévenir.

Patrick Giraudoux, professeur émérite d’écologie à l’université de Franche-Comté, spécialiste de l’écologie du paysage et de la faune sauvage, explique que la biodiversité se dresse naturellement en rempart contre l’apparition et la progression des virus, bactéries et autres germes pathogènes. « Considérée à ses trois échelles, gènes, espèces et écosystèmes, la diversité est synonyme de résistance, c’est une propriété fondamentale du fonctionnement des milieux vivants. »

Photo InspiredImages / Pixabay

Attention cependant à ne pas confondre diversité et richesse. Une nuée de moineaux est le signe de l’importance quantitative de cette population d’oiseaux, et d’elle seulement ; la présence de quelques mésanges, geais, rouges-gorges et chardonnerets témoigne, elle, de diversité : c’est important, et pas seulement pour faire joli.

« Lorsqu’on est en présence d’un nombre limité d’espèces, la contagion est facilitée à l’intérieur de l’une de ces espèces, dès lors qu’elle est génétiquement homogène et compte une forte population ; à l’inverse si les espèces sont variées, il devient plus difficile pour un agent pathogène d’atteindre les individus d’une espèce cible, qui sont comme mis à distance par les individus des autres espèces. »

Selon ce schéma, l’être humain se trouve en délicate posture. Avec une population passée de 2 à 9 milliards en à peine plus d’un siècle, quand il ne comptait que quelques centaines de milliers d’individus voilà 12 000 ans, il représente aujourd’hui une part importante et génétiquement homogène de la classe des mammifères : 36 %. Il en est de même pour les animaux domestiques, qui à eux seuls atteignent une proportion de 60 %. Les mammifères sauvages ne sont plus que 4 %, mais bénéficient, eux, d’une grande diversité génétique. Et le règne animal au complet, mammifères, poissons, oiseaux, arthropodes (araignées et insectes) ne représente qu’une faible part du vivant sur la planète. Les plantes, micro-organismes et champignons sont largement dominants et très diversifiés génétiquement. L’homme et les animaux domestiques constituent des populations nombreuses et génétiquement pauvres en comparaison, deux conditions qui les rendent vulnérables lorsqu’ils sont en présence d’espèces et d’organismes très diversifiés.

 

Zones à risques

Photo Suman Maharjan / Pixabay

« Si cette situation se vérifie de manière générale, on constate qu’il y a une superposition des risques à certains endroits de la planète, comme en Asie du Sud-Est », explique Patrick Giraudoux. La diversité y est importante, cela concerne aussi les microbes, pour qui les fortes populations d’êtres humains et d’animaux domestiques présents sont autant d’incubateurs privilégiés. Par ailleurs, l’agriculture est très développée ; les rendements du secteur doivent être élevés pour assurer la subsistance des humains.

Les poulets et les porcs des élevages sont pour cette raison traités par des antibiotiques, favorisant l’émergence de bactéries résistantes ; l’agriculture, nécessairement intensive pour cette même raison, s’accompagne d’un cortège de pesticides fragilisant l’environnement. « Tous les ingrédients sont réunis pour favoriser l’émergence de pandémies dans ces régions du globe. »


Le Cerrado, région de savane du Bresil, photo Rosario Xavier / Pixabay

 

Directeur de recherche à l’IRD, l’Institut de recherche pour le développement, membre du Conseil national français sur les changements globaux et professeur à l’École des hautes études en santé publique, Jean-François Guégan corrobore cette analyse par des détails chiffrés, issus des résultats d’une étude couvrant la période 1940-2005. « Les facteurs relevés comme les plus déterminants pour l’émergence des maladies infectieuses sont la modification de l’usage des sols (18 %), le développement de l’agriculture intensive (13 %), les changements industriels (13 %) et la sensibilité des hommes aux infections (17 %). »

 

La déforestation et la fragmentation des espaces forestiers sont particulièrement dans la mire du chercheur, qui estime que « ces pratiques, si elles ne sont pas freinées, seront responsables à l’avenir d’une augmentation significative de l’importance des deux premiers facteurs de risques ». Au Brésil déjà, la modification de l’usage des sols et le développement de l’agriculture s’avèrent responsables d’une augmentation de 30 % des cas de paludisme au cours des dernières décennies.

 

Environnement et maladies infectieuses

Bactériennes ou virales, les maladies infectieuses proviennent pour les trois quarts de germes issus de réservoirs animaux, et pour les autres directement de l’environnement, comme le tétanos. Ces microbes vivant dans le sol, l’eau ou les arbres ont récemment été définis par la science sous l’appellation d’agents sapronotiques. Mycobacterium ulcerans est l’un d’eux. Cette bactérie est à l’origine de l’ulcère de Buruli, une maladie provoquant la destruction de l’épiderme et du derme sur de larges zones du corps chez l’être humain, et qui, en termes de soins, nécessite le recours à une trithérapie, voire à la chirurgie.

Au Cameroun, en Guyane française également, des études ont été menées sur le lien entre déforestation et augmentation du nombre de cas d’ulcères de Buruli. « Les mécanismes sont mal compris, mais ces études montrent que lorsque les forêts sont massivement coupées, les communautés animales et les chaînes alimentaires des milieux aquatiques voisins, comme les mares et les rizicultures, sont profondément modifiées, avec des hôtes potentiels plus nombreux, ce qui fait massivement entrer la bactérie dans la chaîne alimentaire, rapporte Jean-François Guégan. C’est ensuite au contact direct de l’eau, principalement à la faveur d’une blessure, que les mycobactéries transmettent la maladie à l’être humain. »

Guyane, photo Kevin Snyman / Pixabay

Or, si la déforestation et la mise en culture de l’espace modifient les écosystèmes aquatiques de telle manière qu’elles les rendent dangereuses pour l’homme, de telles pratiques favorisent également la proximité des populations humaines avec les milieux aquatiques et les microbes. C’est donc à une double peine que s’expose l’être humain lorsqu’il intervient de la sorte sur son environnement.

L’importance du contact est également mise en évidence lors de la pratique de la chasse, qui serait plus prégnante que l’ingestion de la viande elle-même. Contrairement à une idée répandue, et selon les études scientifiques menées, il n’est pas acquis que la viande de brousse soit un vecteur de transmission majeur.

« Le VIH1, responsable de l’apparition du SIDA, aurait été contracté par des chasseurs dans les années 1920 par contact avec des chimpanzés », précise Jean-François Guégan à titre d’exemple. « Le virus a incubé en Afrique pendant des décennies, mais il a fallu attendre qu’il touche les États-Unis et les pays européens dans les années 1980 pour qu’on s’intéresse enfin à lui dans les études internationales. Pourtant l’épidémie était prévisible, les écologues le savent, qui publient sur le risque pandémique depuis des années », renchérit Patrick Giraudoux, qui plaide comme son collègue pour des recherches concertées et réellement pluridisciplinaires afin de faire progresser la connaissance sur l’émergence et la diffusion des maladies infectieuses.

 

Le difficile combat des antibiotiques contre les bactéries

La dimension socio-écosystémique du problème est à prendre en compte d’autant plus sérieusement que les avancées de la médecine, pour avoir été et continuer à être déterminantes, montrent cependant des limites. Les progrès de l’hygiène générale, puis les antibiotiques et les vaccins ont radicalement modifié le rapport de force entre l’homme et les maladies infectieuses, et ont permis d’allonger l’espérance de vie humaine de 20 ans.

Les antibiotiques ont fait leur apparition en thérapeutique humaine au tout début des années 1940 avec la pénicilline. Si leur intérêt demeure réel, force est de constater qu’en à peine un siècle, leur efficacité est remise en cause par les résistances que les bactéries leur opposent quasi systématiquement. Les bactéries devenues résistantes aux antibiothérapies peuvent devenir épidémiques.

« Le lancement, au milieu des années 1980, des fluoroquinolones, une nouvelle classe d’antibiotiques très prometteuse, a favorisé l’émergence d’un clone d’Escherichia coli doté de gènes responsables de résistances non seulement à ces antibiotiques, mais aussi à d’autres familles d’antibactériens », explique Didier Hocquet, professeur de bactériologie-hygiène à l’université de Franche-Comté et au CHU de Besançon. « Une seule acquisition génétique et très peu de mutations ont suffi pour que ce clone devienne résistant à la quasi-totalité des antibiotiques existant sur le marché. »

Dans ce contexte, créer de nouveaux antibiotiques apparaît vain : ils pourraient être rapidement inefficaces. « Car les bactéries, très anciennes, génétiquement très diverses, nombreuses, évoluées et rapides, ont toujours une longueur d’avance sur nous ». Plusieurs comparaisons illustrent cet état de fait. 160 000 générations nous séparent de notre ancêtre Lucy, soit 3,2 millions d’années, quand il faut 10 ans aux bactéries pour assurer le même renouvellement générationnel… Et si on considère l’évolution de la Terre sur 24 heures, l’homme serait apparu à 23h59’56’’, et les bactéries… à 8 h du matin !

 

Des gènes de résistance aux antibiotiques repérés dans l’environnement

Un gène responsable de la résistance de bactéries pathogènes à des antibiotiques de dernière génération a été identifié comme provenant de bactéries environnementales, présentes dans l’eau des marais et des rivières, dans les eaux usées, dans le sol… Ce gène compte maintenant de très nombreux variants adaptés à d’autres antibiotiques. Et il pourrait ne pas être un cas unique. « Le réservoir de gènes de résistance potentiels est impressionnant. On estime à 1 million le nombre d’espèces bactériennes, alors que nous n’en connaissons que 9 000, dont seulement une centaine sont étudiées en bactériologie médicale », explique Didier Hocquet.

Photo Nathan Dumlao / Unsplash

Le transfert des gènes de résistance s’opère d’une espèce de bactéries à une autre, un processus favorisé par les antibiotiques. Lorsqu’un environnement recèle à la fois des bactéries pathogènes et des antibiotiques, et qu’il est de surcroît propice à la prolifération des gènes de résistance, tous les maillons de la chaîne de la résistance sont en place.

On rencontre cette situation dans des pays comme l’Inde ou la Chine, où est concentré l’essentiel de la production mondiale d’antibiotiques, et où des infrastructures et des normes sanitaires insuffisantes sont responsables d’une forte présence des trois éléments clés dans l’environnement. « On peut trouver des concentrations d’antibiotiques 10 fois plus grandes dans certaines rivières de ces pays que dans le sang d’un patient traité avec ces mêmes antibiotiques. » La diffusion de la bactérie résistante et du gène lui-même est assurée par simple contact humain, un phénomène qu’amplifient les flux de mobilité des populations, concernant des milliards de personnes chaque année dans le monde.

La consommation raisonnée d’antibiotiques, en médecine humaine et vétérinaire, la prévention, la vaccination, l’amélioration des infrastructures de traitement des eaux usées et une plus grande exigence concernant les normes environnementales dans les pays émergents sont des leviers sur lesquels il apparaît nécessaire de jouer pour limiter le phénomène de résistance aux antibiotiques.

 

COVID-19, l’Afrique s’en sort-elle mieux ?…

Village africain, photo Es Mardochee / Pixabay

C’est au départ une affirmation, relayée dans les médias, que semblent étayer les chiffres cumulés de la pandémie depuis ses débuts. En octobre 2020, l’Amérique enregistrait plus de 18 millions de cas de COVID-19 et l’Europe 8 millions, quand l’Afrique en comptait 1,6 million ; plus de 600 000 décès étaient à déplorer en Amérique et plus de 250 000 en Europe, pour 40 000 à peine en Afrique.

Didier Bompangué, médecin, professeur à l’université de Kinshasa en République démocratique du Congo (RDC) et chercheur associé au laboratoire Chrono-environnement, donne des pistes d’explication à partir de la situation de son pays, très peu touché bien qu’il soit l’un des plus peuplés d’Afrique : « L’enclavement du pays, le faible niveau d’industrialisation et la faible densité de population sont peut-être des facteurs protecteurs qui ont tenu la pandémie à distance, la jeunesse de la population également ».

Mais le médecin prend appui sur le nombre de décès dus à la rougeole, à la tuberculose, au SIDA ou au paludisme, bien supérieurs à ceux de la COVID-19, pour dénoncer une vision à court terme donnant à penser que« tout va bien en Afrique ». Il pointe le doigt sur les effets indirects et à long terme qu’une gestion non adaptée de la pandémie pourrait produire sur la santé, et par ricochet sur l’éducation, l’économie et la paix sociale dans les pays africains. Il dénonce l’application de recettes et une mobilisation des ressources contre la COVID-19 calquées sur ce qui se fait dans les pays du Nord, alors que la situation africaine est tout autre. Avec pour conséquence le risque de se détourner de situations plus préoccupantes. « Les modèles de confinement et les périodes de fermeture des frontières par exemple sont copiés sur ce qui se fait ailleurs. Très peu de décisions sont prises localement ; les bonnes mesures sont celles venues d’ailleurs. »

Il faut regarder du côté de l’histoire pour avoir un début d’explication à cette attitude constamment tournée vers l’extérieur pour trouver des solutions à des problèmes internes. Les stigmates de la période coloniale sont encore fortement présents dans les modes d’action et de décision : « Le mimétisme est très clair, on continue d’agir en Afrique comme on le faisait avant, on attend tout et on applique sans réfléchir, selon des modèles qui ne sont pas appropriés à la situation. D’autres explications au mode de gouvernance des questions de santé publique en Afrique sont à trouver dans le passé post-colonial des pays. On constate par exemple que l’information circule moins bien et qu’elle fait l’objet de davantage de censure dans les pays qui étaient proches du bloc de l’Est par rapport à ceux qui étaient proches du bloc de l’Ouest. Même la guerre froide a laissé des traces ».

Pour Didier Bompangué, il est nécessaire que les États africains se défassent d’une attitude attentiste, qu’ils construisent de nouveaux modèles de gouvernance et travaillent à élaborer et financer des politiques de santé tenant compte de leurs spécificités. La coopération internationale en matière de santé et d’aide au développement devrait également être reconsidérée selon ces nouveaux principes. « C’est de cette manière qu’on pourra éviter le drame de milliers de morts dans les années à venir, après la COVID-19, dont la gestion d’urgence occulte des situations beaucoup plus préoccupantes et la nécessité de revoir les systèmes de santé en Afrique. »

 

Des villes intelligentes à trois vitesses

Photo Volker Glätsch / Pixabay

La gestion de la pandémie est aussi affaire de technologie, selon des fonctionnements eux aussi potentiellement préjudiciables. La ville intelligente, ou smart city, fait étalage des technologies les plus récentes un peu partout dans le monde. Ce modèle de développement urbain est particulièrement prisé par les pays émergents ciblés par les entreprises vendant ces technologies. L’Inde et l’Afrique du Sud ont à ce titre été choisis comme terrains d’étude par Ola Söderström, professeur de géographie sociale et culturelle à l’université de Neuchâtel, qui remarque au cours de ses recherches combien les moyens de la ville intelligente sont dans ces pays mobilisés et souvent transformés par la pandémie.

« En Inde, un programme très ambitieux prévoit depuis 2014 la création d’une centaine de smart cities à travers le pays. Avec l’apparition de la pandémie, les centres de pilotage de ces villes se sont transformés en « chambres de guerre » (Covid War Rooms), qui se dotent de moyens technologiques en rapport, comme des drones, des systèmes d’information géographique très sophistiqués et des logiciels de reconnaissance faciale. » Les systèmes habituels de gestion des infrastructures urbaines, de surveillance des flux ou de suivi logistique font place à des systèmes de contrôle qui s’immiscent jusque dans la sphère privée. Observation des règles de distanciation sociale par caméra, respect de la quarantaine par application sur smartphone, « laisses numériques » pour surveiller les déplacements…, le contrôle est le nerf de cette « guerre » contre la COVID-19. « En Inde, où les données privées sont peu protégées, où les pouvoirs locaux d’opposition sont malmenés, la convergence est forte entre ce qui est mis en place pour lutter contre la pandémie et la montée en puissance d’un gouvernement autoritaire », analyse Ola Söderström.

En contrepoint à cette ville intelligente sous contrôle gouvernemental s’affaire une ville intelligente citoyenne, elle aussi dotée de moyens technologiques importants. C’est vrai en Inde, c’est encore plus vrai en Afrique du Sud, où la société civile bénéficie d’une organisation éprouvée, héritée de l’apartheid. Dans les quartiers les plus défavorisés, les ONG connaissent les conditions de vie mieux que l’État lui-même. Là, elles mettent en place des systèmes de géolocalisation pour recenser la population, les infrastructures et leur maintenance et ainsi aider les personnes à accéder aux services publics comme l’eau ou l’électricité. Ailleurs les habitants s’organisent pour installer des capteurs de pollution de l’air dans des zones exposées. Partout cette ville intelligente citoyenne, souvent invisible, est très active et voit ses missions s’amplifier avec la pandémie.

La ville intelligente, c’est aussi celle de Airbnb, Uber et autres plateformes numériques. Les informations traitées par ces plateformes privées échappent la plupart du temps au regard des pouvoirs publics, bien qu’elles utilisent comme eux les données et les technologies urbaines. Connaître les gens, leur humeur, leurs goûts, leurs habitudes de consommation ou leurs façons de se déplacer est comme jamais disséqué par les algorithmes mathématiques. La vente des données permet aux sociétés clientes de traiter l’information à des fins commerciales pour prévoir et orienter les comportements, et ainsi dégager du profit.
Ola Söderström voit dans ce phénomène une menace qui serait loin d’être l’apanage des pays émergents. « Dans les pays démocratiques, ne craignant pas l’autoritarisme d’un parti au pouvoir, c’est dans ce capitalisme de surveillance, alimenté par les moyens des plateformes, que réside la principale menace pour la liberté de l’individu. »

 

Données mondiales harmonisées

S’il existe de nombreuses banques de données sur l’évolution de la pandémie, la plateforme COVID-19 Data Hub est la première à centraliser les informations provenant des quatre coins du monde de façon harmonisée. Un avantage sans précédent pour les scientifiques qui souvent se heurtent à des écueils de compréhension ou d’interprétation.
« D’un pays ou d’un continent à l’autre, les chiffres en milliers sont séparés ou non par des virgules, les décès sont indiqués par le mot death ou case, pour ne citer que ces deux exemples », explique Emanuele Guidotti, assistant doctorant à l’Institut d’analyse financière de l’université de Neuchâtel, créateur de la plateforme en collaboration avec David Ardia, professeur en sciences de la décision à HEC Montréal et ancien collaborateur de l’UniNE.

Le système est conçu pour vérifier la pertinence et la fiabilité de données téléchargées en temps réel à partir des sources officielles de 193 pays, 500 régions et 4 000 villes. Une centaine de correspondants à travers le monde recueillent les informations pour alimenter la base de données, en créant un code informatique les rendant compatibles avec les standards et les langages de la plateforme. Le processus s’opère en toute transparence pour assurer la traçabilité de l’information. Comptabilisation des personnes infectées par le virus, enregistrements des décès, nombre de tests réalisés… figurent parmi les principaux indicateurs recensés, auxquels s’ajoutent des informations statistiques sur les pays concernés. La consultation des données est possible dans n’importe quel format, et la plateforme est accessible à tous, gratuitement, sur https://covid19datahub.io.

En décembre 2020, le nombre de téléchargements dépassait les 3 millions depuis la création de la base de données au printemps précédent, un succès phénoménal et une preuve d’intérêt pour Emanuele Guidotti et David Ardia, qui soulignent : « L’innovation de la plateforme ne réside pas tant dans la performance technologique que dans le mode de collaboration sur lequel elle est basée ». Un exemple qui pourrait se décliner à d’autres domaines intéressant la communauté scientifique internationale, comme la pollution ou le changement climatique.

 

De l’Europe à l’Amérique, des réactions propres à chaque peuple ?

Français râleurs, Suisses disciplinés, Italiens exubérants… les bons comme les mauvais clichés populaires semblent rédiger une carte d’identité propre à chaque nationalité. Ces traits de caractère semblent s’affirmer pendant la crise sanitaire avec une « culture de la quarantaine » montrant les Suisses dociles devant les règles imposées, les Français prêts à tous les subterfuges pour contourner les autorisations de sortie et les Italiens en train de danser sur leurs balcons. Mais confinement ou pas, cette idée d’un caractère propre à un pays est en réalité un mythe, comme l’explique Ellen Hertz, ethnologue à l’université de Neuchâtel.

Photo Innviertlerin / Pixabay

« Le concept de nation n’existe pas du point de vue de l’anthropologie. Mais l’idée de nation est très puissante, elle autorise à penser un destin commun, un partage de valeurs et de points de vue. » L’idée de nation produit ses propres stéréotypes, qui, s’ils contiennent une part de vérité, servent surtout un jeu de rôle auquel tout le monde est capable se prêter.

La pandémie réactive cette façon de fonctionner car elle implique une perte de repères majeure. « Dans un monde compliqué et changeant, forcément anxiogène, mettre les choses dans des cases est rassurant. » Plutôt que de s’attacher aux individus, Ellen Hertz propose de regarder du côté des institutions d’un pays pour mieux comprendre comment se dessinent les caractères supposés de ses habitants. « Face à la crise sanitaire, l’institution fédérale a assez bien fonctionné en Suisse, et de manière générale, elle inspire confiance à la population, ce qui est assez rare dans le monde contemporain. Que le Suisse apparaisse discipliné est une conséquence et non une cause de cet état de fait. »

C’est une tout autre chanson en France et plus encore aux États-Unis, où les réactions à l’épidémie frôlaient l’hystérie cet automne, alors que le taux d’infection était largement inférieur à celui de la Suisse. Pour expliquer la situation américaine d’où émergent deux camps, ceux qui savent se protéger et ceux qui ont attrapé le virus et représentent une menace, Ellen Hertz pointe le doigt sur le fonctionnement d’un pays « sans contrat social », pour lequel les institutions ne sont pas rassembleuses. En France, le constat est plus nuancé, mais interroge de la même manière sur le lien entre expression citoyenne et fonctionnement des institutions. Début novembre 2020, le taux d’incidence de la pandémie, soit le nombre de cas pour 100 000 habitants, était estimé à 700 en France, à 800 aux États-Unis, et à 3 000 en Suisse. Ces chiffres interrogent à eux seuls sur les réactions ou l’absence de réaction des uns et des autres.

En attendant, pour redorer l’image d’un pays prospère et vertueux, certains ressortissants suisses prétendent, avec un flegme tout britannique, une rigueur bien allemande ou une mauvaise foi à la française, qui sait ?, qu’en Suisse, on sait mieux compter…

 

Patrick Giraudoux, Didier Bompangué, Didier Hocquet et Jean-François Guégan sont intervenus lors du séminaire Penser la pandémie, pour lequel de nouvelles conférences sont programmées en ligne jusqu’en juin prochain, et qui réunit des chercheurs de différentes disciplines et les personnes intéressées autour de la question du coronavirus. À voir ou à revoir sur Youtube.

 

Contact(s) :
Université de Franche-Comté
Laboratoire Chrono-environnement
UFC / CNRS
Patrick Giraudoux / Didier Bompangué

Didier Hocquet
Tél. : +41 (0)3 70 63 21 34

Institut de recherche pour le développement - IRD
Jean-François Guégan

Université de Neuchâtel
Institut de géographie
Ola Söderström
Tél. : +41 (0)32 718 17 97

Institut d’ethnographie
Ellen Hertz
Tél. : +41 (0)32 718 17 17

Institut d’analyse financière
Emanuele Guidotti
Tél. +41 (0)78 230 04 77

Penser la pandémie
Arnaud Macé / Patrick Giraudoux
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