Les spécialistes le savent : lorsqu’un patient est soumis à un traitement antibiotique, les importantes concentrations de cet antibiotique dans l’intestin favorisent la sélection de bactéries pathogènes résistantes. À l’inverse, si le microbiote est en bonne santé et dépourvu de tout antibiotique, les bactéries résistantes s’implantent beaucoup moins facilement.
Mais que se passe-t-il entre ces deux extrêmes ? La présence d’antibiotiques sous forme de traces peut-elle avoir une incidence ?
Professeur de bactériologie-hygiène au laboratoire Chrono-environnement / UMLP et au service d’hygiène hospitalière du CHU de Besançon Franche-Comté, Didier Hocquet travaille à comprendre les ressorts de l’émergence de la résistance aux antibiotiques et sa diffusion dans les populations humaines.
Avec ses doctorants et post-doctorants, il a mis au point un modèle in vitro pour cerner ces questions et déterminer la concentration à partir de laquelle un antibiotique, véhiculé par l’alimentation, peut favoriser l’implantation de bactéries résistantes dans le microbiote.
« En France, et de manière générale en Europe, le recours aux antibiotiques en médecine vétérinaire est très contrôlé, fait l’objet de nombreuses interdictions, et des délais de carence sont obligatoires avant tout abattage des animaux pour la consommation humaine. Mais ce n’est pas le cas partout. Dans certains pays, ils peuvent être utilisés à titre préventif pour éviter les maladies, et en production comme promoteurs de croissance ; les législations sont variables, et pas toujours respectées. »
C’est en Asie du Sud-Est, en Afrique du Nord, en Amérique du Sud et au Moyen-Orient que l’on trouve le plus grand nombre de personnes contaminées par des bactéries pathogènes résistantes, alors même qu’elles ne suivent pas de traitement antibiotique : si moins de 10 % de la population française est concernée, ce chiffre grimpe à 80 % dans certains pays d’Asie du Sud-Est.
On estime que la résistance aux antibiotiques est directement responsable de 1,3 million de décès par an dans le monde.
Le modèle développé à Chrono-environnement est inédit. Dans la partie expérimentale, les chercheurs ont ajouté peu à peu des molécules d’antibiotiques et des bactéries à des fèces de personnes n’ayant suivi aucun traitement antibiotique pendant six mois, jusqu’à ce que soit déterminé le seuil d’implantation des bactéries.
« Les bactéries épidémiques s’installent dans un microbiote imprégné entre 1 et 50 microgrammes par litre d’antibiotique, ce qui correspond à la concentration retrouvée dans les selles d’individus sains ayant consommé des aliments contenant des antibiotiques. Ce sont des concentrations, qui, dans le côlon humain, sont suffisamment élevées pour favoriser l’implantation de pathogènes exogènes résistants aux antibiotiques », conclut Didier Hocquet.
Le modèle a mis en jeu 19 antibiotiques utilisés en médecine humaine et vétérinaire, seuls ou en combinaison, et 28 souches d’agents pathogènes à Gram négatif épidémiques chez l’homme. Le chercheur souligne que les résultats de cette expérience in vitro corrobore les données d’autres laboratoires sur la base d’autres méthodes.
« En Europe, la santé du consommateur est protégée par des doses maximales d’antibiotiques autorisées dans les aliments. Mais les conclusions des recherches soulignent la nécessité de réévaluer ces valeurs à la baisse. »
Il s’agit aussi de poursuivre la réflexion sur les pratiques agricoles et vétérinaires, encouragée par une chute remarquable de la prescription d’antibiotiques pour l’élevage en France depuis une dizaine d’années, et par une sensibilisation notable des vétérinaires et des agriculteurs.
Reste au niveau individuel à suivre les conseils de son médecin et à adopter les recommandations qui vont dans le sens d’une moindre consommation d’antibiotiques, pour rompre la spirale infernale de la résistance.