Université de Franche-Comté

[Page d’histoire]

Suivre la course de l’Observatoire de Neuchâtel

Impliqué dans la fabrique et la mesure du temps dès le milieu du XIXsiècle, l’Observatoire de Neuchâtel a connu une trajectoire qui l’a mené des étoiles aux atomes, selon le titre d’un ouvrage passionnant qui raconte son histoire, et plus encore, celles d’un territoire et d’une aventure technologique exceptionnelle.

En 1967, l’observation des étoiles laisse place à la physique quantique et à la transition de l’atome de césium pour déterminer le temps. Les obser­vatoires ont accompagné ces développements techno­logiques si fortement impli­qués dans l’histoire des sociétés depuis la première révolution industrielle.

Créé en 1858 pour répondre aux besoins de l’industrie horlogère, l’Observatoire de Neuchâtel en est un illustre exemple, qui rapidement s’impose comme l’un des plus importants en Suisse et dans le monde. Il lui faut pourtant attendre l’essor de la publicité horlogère, notamment autour des concours de chronométrie au XXsiècle, ainsi que la diffusion du signal horaire à la radio et par l’horloge parlante, pour être mieux connu.

Après sa fermeture en 2007, l’étude des instruments historiques, l’exploitation des archives et l’analyse des pratiques ayant guidé ses travaux scientifiques et techniques ont renouvelé la connaissance de cette institution au fonctionnement atypique, entre prestations de service pour le domaine privé et recherche publique.

Ce travail de recherche a donné lieu à la mise en place, en juin dernier, d’une exposition déclinée sur plusieurs sites au Locle, à La Chaux-de-Fonds et à Neuchâtel, pour certains actuellement toujours ouverts aux visites1.

Un livre richement illustré en prend le relais : Des étoiles aux atomes, d’après l’exposition éponyme, regroupe des contri­butions émanant de différentes disciplines scientifiques, de l’astronomie à la chronométrie, de la géodésie à l’électronique.

« Cet ouvrage n’a pas pour ambition de délivrer une histoire complète de l’Observatoire cantonal de Neuchâtel, tâche qui pourrait justifier l’existence de plusieurs ouvrages tant les thèmes et les angles d’analyse possibles sont vastes. Il vise plutôt à éclairer les aspects les plus significatifs de l’institution et de son évolution », explique Julien Gressot, docteur en histoire des sciences et des techniques de l’université de Neuchâtel, dont la thèse était consacrée à l’histoire de l’Observatoire de Neuchâtel et de la mesure du temps2.

Poursuivant ses travaux en postdoctorat, le jeune chercheur assure la coordination scientifique du contenu des expositions, ainsi que la coédition du livre avec Amandine Cabrio, assistante au Service des archives et des manuscrits de la bibliothèque de Neuchâtel, qui réalise actuellement une thèse en histoire des sciences sur le contrôle des chronomètres par l’Observatoire de Neuchâtel.

Julien Gressot met en avant l’organisation du volume en trois parties, correspondant davantage à « une reconfiguration progressive des dispositifs de mesure du temps », plutôt qu’à une chronologie au sens strict.
Le cadre ainsi posé, le voyage dans l’espace et dans le temps peut commencer…

 

Des établissements scientifiques et de prestige

Observatoires de Genève, de Neuchâtel, de Besançon…, ces établissements scientifiques autant que monuments de prestige se multiplient entre 1850 et 1930, dans les pas de leurs illustres prédécesseurs, comme l’Observatoire de Paris, créé en 1667 et celui de Greenwich, datant de 1675.

L’ouvrage explore leur histoire, et revient plus particulièrement sur la création de celui de Neuchâtel, plans à l’appui. Il dévoile les superbes aménagements de l’édifice, dont certains ont traversé le temps jusqu’à nous. « Le décor de l’Observatoire décline des thèmes chers à l’Art nouveau, comme le passage du temps, la fragilité de la vie ou les liens entre la Terre et le cosmos. Plus qu’une simple décoration, l’ensemble propose une vision poétique des relations entre l’homme et l’univers, plutôt qu’une approche scientifique de l’astronomie. »

L’étude de la genèse de l’Observatoire s’inscrit dans le contexte économique et politique suisse et européen de l’époque. Elle fait une large part aux développements des techniques de mesure du temps, entre autres motivés par les besoins de la navigation maritime sur fond d’expansion colonialiste et commerciale.

« En 1726, John Harrisson (1693-1776) construit une première horloge maritime. […] Le but de ce garde-temps est de mesurer avec précision l’heure d’un lieu fixe connu, fonction particulièrement importante pour la navigation. Comme la Terre tourne à un rythme régulier et prévisible, la différence de temps entre le chronomètre et l’heure locale du navire peut être utilisée pour calculer la longitude du navire par rapport au méridien d’origine, définie par un observatoire astronomique, à l’aide de la trigonométrie sphérique. »

Pendule, régulateur, cercle méridien, chronographe de marine, lunette astronomique…, les instruments mis au point au cours des XVIIIe et XIXsiècles sont expliqués dans leur fonctionnement et leurs usages, tout comme le triple réfracteur photographique de Zeiss, le sismographe de Quervain-Piccard et sa masse de 18 tonnes, ou encore le micromètre impersonnel, datant du XXsiècle, dont les seuls noms piquent la curiosité.

Au tournant des années 1950, l’Observatoire commence à collaborer avec d’autres institutions et à se doter d’instruments innovants. « L’objectif premier est de maintenir la mesure du temps à la pointe du progrès, impliquant d’adapter l’instrumentation aux dernières innovations technologiques, afin de pouvoir démontrer le savoir-faire et l’excellence helvétiques en termes de précision et in fine de promouvoir l’industrie horlogère suisse. »

La physique et l’électronique prennent le relais des savoir-faire astronomiques et horlogers. Horloges atomiques à césium et horloges optiques font dès lors leur entrée dans les locaux de l’Observatoire.

Aux côtés des bâtiments et des instruments, les hommes ne sont pas oubliés dans l’ouvrage, qui propose une galerie de portraits flamboyants, de Adolphe Hirsch (1830-1901), le premier directeur de l’Observatoire, à Sydney de Coulon (1889-1976), personnage clé de l’industrie horlogère, en passant par Matthäus Hipp (1813-1893), électronicien et inventeur prolifique surnommé l’« Edison suisse ».

Au total, 236 pages d’une aventure technique et humaine passionnante, à la fois ancrée dans son territoire et tournée vers le monde.

1 Exposition de l’association Automates et merveilles.
2 Gressot J., Forger le temps. L’Observatoire cantonal de Neuchâtel (1858-1960), Éditions Alphil, 2025.
Crédit photos
1 : Conner Baker – Unsplash
2 : Cabrio A., Gressot J. (éd), Des étoiles aux atomes… L’Observatoire cantonal de Neuchâtel, éditions Alphil, 2026.
3 : Joshua Woroniecki – Pexels
4 : Frank Schiller – Pixabay

 

retour