Université de Franche-Comté

Musées connectés à la recherche

À l’image de l’art et de la science, dont les chemins souvent se croisent, les musées et la recherche ont beaucoup à partager. L’Arc jurassien franco-suisse ne manque pas d’exemples de collaborations…

 

Laténium

Collections muséales sources de renouveau scientifique

 

Espace des Celtes de La Tène © Laténium – Romain Do

Si le sol de Bibracte et ses dizaines d’hectares n’ont pas fini de livrer tous leurs secrets, d’autres sites semblent aujourd’hui épuisés. C’est le cas de La Tène dans le canton de Neuchâtel, dont le nom a été donné, en Europe, à la période archéologique (450 à 25 av. J.C.) également connue sous celui de Second âge du fer. Découvert en 1857, riche d’objets et de matériaux extrêmement bien conservés, le site de La Tène a permis de caractériser une civilisation celtique alors à son apogée, devenant même son étalon de référence. Célèbre au point d’avoir été la cible de nombreux pillages, le site a fait l’objet d’une énorme opération de fouilles systématiques conduites par l’Etat de Neuchâtel, avec le soutien de la Confédération suisse : le bras fossile de la rivière qui était l’écrin des trésors de La Tène est entièrement vidé en 1917, au terme de dix ans de travaux.

Au cours des décennies suivantes, les spécialistes ne manquent pas de déplorer l’insuffisance des données scientifiques qui ont accompagné l’opération. Les informations sont lacunaires, les objets dispersés à travers le monde et le site vidé de toute substance archéologique… Cette histoire, c’est Marc-Antoine Kaeser qui la raconte, et qui va contribuer à la poursuivre grâce à un rebondissement scientifique heureux.

Pour en savoir plus… Marc-Antoine Kaeser, La Tène, lieu de mémoire. Aux origines de l’archéologie celtique, Hauterive, Laténium, 2022

Enseignant-chercheur en archéologie pré- et protohistorique à l’université de Neuchâtel, Marc-Antoine Kaeser est aussi directeur du Laténium, musée d’archéologie neuchâtelois de réputation internationale, qui, comme son nom le laisse deviner, est en grande partie dédié à La Tène et à ses découvertes.

En 2003, à la faveur d’une fouille préventive, les archéologues ont enfin l’occasion de réinvestir le site abandonné. « Grâce à de nouvelles méthodes et technologies, il a été possible d’identifier les niveaux chronologiques d’occupation, et d’apporter enfin les éléments de contexte qui manquaient pour interpréter les anciennes découvertes. Les sondages réalisés par Gianna Reginelli Servais ont révélé quelques lambeaux de couches archéologiques oubliés, qui, à la manière de la pierre de Rosette de Champollion, ont servi de clé de compréhension pour des objets dégagés il y a un siècle et plus. »

Réinterroger les archives scientifiques est une recherche d’envergure lancée en 2007 avec le soutien du Fonds national suisse, à laquelle se livrent un grand nombre de collègues en Europe et jusqu’aux États-Unis, passionnés par ce prestigieux sujet. Un travail en réseau, entre universitaires et conservateurs, favorisé par l’essor des communications numériques, qui a permis de reconsidérer les collections du Laténium, du Musée Schwab (nouveau Musée de Bienne), des musées de Genève, du Musée historique de Berne, des musées du Wisconsin et de l’Illinois, du British Museum de Londres et du Musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye.

Des objets à l’origine jusque-là inconnue sont attribués à La Tène, et à l’inverse des faux sont éliminés : au fil des années, l’inventaire total porte à 4 500 les artefacts formellement identifiés pour la période, contre 2 500 auparavant. Certaines hypothèses scientifiques sont récusées. Ainsi Guillaume Reich, dans la thèse d’archéologie qu’il a soutenue en 2018 à l’UniNE, démontre que les dégradations sur les armes conservées au Laténium ne sont pas le fait de sacrifices rituels comme on le pensait jusqu’alors. « Les études de balistique et les expérimentations ont apporté la preuve que ces armes n’ont pas été endommagées volontairement, mais qu’elles ont toutes servi au combat. Cela remet en cause certaines représentations que nous avions sur les coutumes de l’époque », relate Marc-Antoine Kaeser.

Tirer de nouveaux enseignements de collections muséales anciennes participe pleinement d’une éthique archéologique prônant aujourd’hui la durabilité. « La démarche fait écho à une prise de conscience récente : les ressources archéologiques sont limitées, et nous avons encore beaucoup à apprendre dans les dépôts des musées. » Et elle fait les preuves de son intérêt pour la recherche et pour la connaissance, comme le démontre remarquablement ce programme sur La Tène.

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