Des façades sculptées de motifs végétaux et de divinités antiques, des peintures rehaussées d’or attribuées à Evrard Bredin, des accessoires identiques, des principes de montage comparables…, voilà deux meubles à l’évidence dotés de nombreux points communs.
Fabriqués en noyer, ce sont tous deux des cabinets, très en vogue au XVIe siècle, qui recevaient curiosités, bijoux et objets de toutes sortes dans leurs tiroirs et sur leurs étagères. Une différence fondamentale les a pourtant longtemps séparés : leur authenticité.
Aujourd’hui hébergé au Musée du temps à Besançon, ville qu’il n’a jamais quittée, le premier meuble est daté, porte les armes de la prestigieuse famille comtoise de son commanditaire, Gauthiot d’Ancier, et ne laisse aucun doute sur son origine. Le second est passé entre les mains de grands collectionneurs avant de trouver une place contestée au J.Paul Getty Museum de Los Angeles, où les experts le prennent pour un pastiche réalisé au début du XIXe siècle.
Mais le faux se révèle être un vrai, quand au début des années 2000, des méthodes scientifiques comme la dendrochronologie, la datation au carbone 14 et la métallographie le lavent de tout soupçon : respectivement datés de 1580 et de 1581, le cabinet de Los Angeles comme celui de Besançon sont bien deux œuvres majeures du mobilier de la Renaissance française, de pure souche bourguignonne.
Le cabinet de Gauthiot d’Ancier est attribué au menuisier Hugues Sambin, qui est « le créateur incontesté de l’École bourguignonne de menuiserie d’art, celle peut-être qui a déployé dans la fabrication du meuble le plus de puissance décorative », selon les mots d’Auguste Castan, dans un mémoire présenté à la réunion des sociétés des beaux-arts de 1890.
De fortes présomptions donnent à penser que le cabinet d’outre-Atlantique pourrait également être sorti des ateliers de Sambin, et exécuté pour le même commanditaire.
Menuisier de métier, sculpteur sur bois, graveur, architecte, Hugues Sambin est connu en histoire de l’art à la fois pour son œuvre, son style et son talent. Son nom est aussi passé à la postérité grâce à son ouvrage Œuvre de la diversité des termes (ou cariatides) dont on use en architecture, publié en 1572 et devenu une référence.
Natif de Gray vers 1518 et mort en 1601 à Dijon, où il avait installé ses ateliers, Hugues Sambin était une personnalité marquante de sa région. Les façades de l’ancien parlement de Besançon et de la cour de la maison Maillard de Dijon figurent parmi les témoignages architecturaux à mettre à son actif.
Peu étudié depuis le XIXe siècle, Hugues Sambin fait l’objet depuis une vingtaine d’années d’un regain d’intérêt dans le monde universitaire, notamment grâce aux recherches de l’historien Jean-Pierre Jacquemart.
« Parallèlement à cette redécouverte, on assiste à la restauration et à la vente d’œuvres signées Sambin et à des campagnes d’authentification de meubles menées à l’aune des technologies scientifiques les plus pointues, comme dans le cas du cabinet du J.Paul Getty Museum », raconte Catherine Chédeau, enseignante-chercheure en histoire de l’art des temps modernes à l’université de Franche-Comté / Centre Lucien Febvre.
C’est dans l’idée de réunir ces différentes contributions autour d’Hugues Sambin et de motiver les échanges entre spécialistes que Catherine Chédeau a organisé en 2015 un colloque dédié à « l’architecteur », comme il se définissait lui-même, colloque dont les actes sont en cours d’édition aux Presses universitaires de Franche-Comté.
Article extrait du dossier Curiosités et savoirs historiques (n°289, juillet-août 2020)