Université de Franche-Comté

La Franche-Comté espagnole ? Rumeurs et fantaisies…

La Franche-Comté a-t-elle été un jour espagnole ? La rumeur le prétend, démentie cependant par les faits historiques, irréfutables. Le seul lien ayant jamais uni la terre comtoise à l’Espagne est d’avoir partagé les mêmes souverains. Et c’est aux Flandres qu’il faut lui prêter un véritable rattachement à l’époque de la Renaissance. Oubliez les confusions fantaisistes au profit de l’histoire authentique !

« Ce siècle avait deux ans ! […] Alors dans Besançon, vieille ville espagnole… » Ces célébrissimes vers de Victor Hugo ont sans doute leur part de responsabilité dans la croyance si fortement ancrée dans l’esprit des Francs-Comtois que leur terre ait eu un jour à subir le joug espagnol. Non, la Franche-Comté n’a jamais été espagnole, et même si des liens ont effectivement existé, ils n’étaient que les fruits du hasard de la distribution des cartes au grand jeu de la politique.

Entre 1477 et 1493, les ducs de Bourgogne échouent dans leur tentative de créer un état réunissant le duché et le comté de Bourgogne. Le duché de Bourgogne entourant la ville de Dijon, sera donné à la France de Charles VIII. Le comté de Bourgogne, l’actuelle Franche-Comté amputée de la région de Belfort – Montbéliard, revient au Saint Empire. Il est rattaché aux Pays-Bas alors sous domination espagnole et constitués à l’époque de la Belgique, des Pays-Bas tels qu’on les connaît aujourd’hui, du Luxembourg et de l’actuelle région française du Nord – Pas de Calais.

À 500 kilomètres de là, soit quinze jours de voyage, la minuscule province comtoise fait figure d’élément pittoresque, et conserve une forte autonomie malgré sa tutelle.

Le comté de Bourgogne est administré en toute logique par un comte, issu de façon héréditaire de la lignée des Habsbourg. Charles Quint en est le plus célèbre. Il est également souverain des Pays-Bas, roi de Castille et d’Aragon, tout comme son père Philippe le Beau avant lui, et son fils Philippe II par la suite. Ainsi, de 1493 à 1598, les souverains comtois sont aussi les maîtres en Espagne, une situation politique dans laquelle, par un raccourci bien peu rationnel, la rumeur a vu une domination, voire une occupation, ce qui n’a jamais été le cas.

Des recherches récentes

Victor Hugo n’est pas le seul à avoir entretenu les confusions. Le grand historien Lucien Febvre, lui-même, se trompe dans la thèse qu’il rédige sur le comté de Bourgogne. À vrai dire, peu d’historiens français se sont penchés sur le sujet. C’est en 1998, lors d’un colloque organisé à l’université de Franche-Comté, que Hugo de Schepper, historien des Pays-Bas, aborde d’un regard nouveau la situation dans son exposé sur Philippe II. Une révélation pour Paul Delsalle, historien de l’époque moderne à l’université, qui, depuis lors, axe une partie de son travail de recherche sur la véritable histoire de la Franche-Comté à cette époque.

Une identité comtoise forte

Mais l’histoire manquerait de saveur si elle n’était corsée par quelques piments politiques. Philippe II, qui n’a pas eu de fils, lègue la Franche-Comté à sa fille Isabelle mais à la condition expresse que celle-ci épouse l’héritier de l’empereur et lui donne un fils, faute de quoi la province reviendra à l’Espagne en pleine propriété et non plus seulement en administration. Les noces d’Isabelle et de l’archiduc Albert sont célébrées, mais aucun enfant ne naît de cette union. En 1633, la Franche-Comté devient la pleine propriété de l’Espagne et cette conjoncture seule peut dédouaner Victor Hugo de ses affirmations abusives. Mais elle continue à vivre de façon indépendante : les arrangements politiques ne sont que mots sur papiers officiels et ne changent rien à sa réalité quotidienne.

Les guerres opposant l’Espagne et la France jusqu’en 1668 voient le territoire passer d’un camp à l’autre au gré des échanges entre les pays. Le traité de Nimègue, entérinant la paix entre les deux royaumes en 1678, confirme le rattachement définitif de la Franche-Comté à la France.

Besançon, enclave impériale en terre comtoise

Besançon était une enclave au sein de la Franche-Comté. Cité impériale, elle ne faisait pas partie du comté de Bourgogne et relevait directement de l’empereur ! À l’époque de Charles Quint, la situation ne posait aucun problème puisqu’il était à la fois empereur et comte de Bourgogne. En dehors de cette période précise, Besançon, située en plein cœur de la Comté, obéissait à d’autres lois que le reste de la région ! Là encore moins qu’ailleurs, il n’y a aucune raison de prêter d’influence espagnole aux éléments architecturaux, comme on a parfois tendance à le faire. Ainsi, les grilles des fenêtres des hôtels particuliers bisontins : elles sont l’œuvre des maîtres forgerons propriétaires de nombre de ces hôtels et correspondent à la mode de l’époque. Pour enfoncer le clou, on peut noter la rareté de grilles à Dole, pourtant chef-lieu de la province…

La Franche-Comté, province rattachée aux Pays-Bas du XVe au XVIIe siècles

La Franche-Comté, province rattachée aux Pays-Bas du XVe au XVIIe siècles

Idées reçues et faux arguments

Loin d’avoir été occupée, la province comtoise n’était qu’une étape située sur « le chemin espagnol ». Terre de passage, elle n’a reçu aucune influence culturelle hispanique. Elle a toujours été francophone, et si les érudits conversaient en latin, personne ne parlait espagnol. Dans toute la province, aucune trace d’objets de culte espagnols. Les cartes géographiques sont faites en Flandres et si l’on trouve de nombreuses archives sur la Franche-Comté aux Pays-Bas, beaucoup moins sont répertoriées en Espagne… On a faussement prêté une consonance espagnole à certains noms de familles ou de villages subsistant encore aujourd’hui. Des documents datés d’époques beaucoup plus anciennes prouvent que des patronymes comme « Dalloz » existaient depuis déjà fort longtemps, le z n’étant qu’une déformation du s marquant le pluriel. Assez nombreux, les villages en z tels Étuz ou Rioz existaient des siècles avant la période considérée !

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