Université de Franche-Comté

Il y a du complot dans l’air…

À en croire certains, la Terre serait plate, la vaccination contre le Covid une opération militaire et Michelle Obama une personne transgenre. Des idées tout droit issues de théories complotistes dont des scientifiques de l’université de Neuchâtel ont souhaité décoder le langage, dans une étude d’envergure mêlant linguistique et psychologie.

 

Photo Michael Knoll – Pixabay

En octobre dernier, l’Améri­cain Alex Jones était condamné à verser près d’un milliard de dollars aux proches des victimes de la tuerie de l’école Sandy-Hook dans le Connecticut (2012), pour avoir prétendu que la tragédie n’était qu’une mise en scène orchestrée par des opposants à la détention d’armes à feu aux États-Unis. Ces personnes avaient par la suite été harcelées et menacées par des émules convaincues par les propos d’Alex Jones. Infowars, la plateforme du grand complotiste sur laquelle il va jusqu’à prétendre à la détention d’enfants esclaves par la NASA sur la planète Mars, est visitée par des millions de personnes ; elle est l’une des sources alimentant une étude réalisée par des chercheurs des universités de Neuchâtel et de Warwick (UK), en vue d’établir des comparaisons de langage entre textes classiques et écrits complotistes sur des événements se prêtant à la polémique, comme la pandémie de Covid, les attentats du 11 septembre ou encore l’assassinat de Kennedy. Pas moins de 96 000 articles issus de sites internet ont ainsi été recueillis pour les besoins de l’étude la plus ambitieuse jamais réalisée sur le sujet, et qui a valu à ses auteurs une publication dans la revue de référence Science Advances en octobre dernier.

 

Des écrits peu cohérents

Les interconnexions entre les thèmes, dans les textes complotistes et non complotistes

« Nous avons créé et analysé un corpus composé de 72 000 articles reflétant une vision communément admise et de près de 24 000 articles identifiés comme complotistes, soit un total d’environ 96 000 textes », indique Alessandro Miani, qui en a fait le sujet de sa thèse à l’Institut de psychologie du travail et des organisations (IPTO) à Neuchâtel. Un travail de recueil et d’analyse colossal, réalisé avec l’aide de techniques de linguistique computationnelle. Covid­­-19, Diana, Bill Gates, vaccin, réchauffement climatique, 5­G…, c’est sur la base d’une série de mots clés que le corpus a été constitué. « À l’analyse, on constate que ces mots donnent lieu à beaucoup plus d’interactions dans les textes complotistes, même si les sujets n’ont rien à voir entre eux », explique Adrian Bangerter, professeur de psychologie du travail à l’IPTO. Ainsi la vaccination contre le Covid procéderait d’un vaste complot échafaudé par Bill Gates, qui voudrait dominer le monde grâce à l’installation d’antennes 5­G…

Résumé aussi rapidement, le propos paraît caricatural, pourtant les textes complotistes établissent bel et bien des liens improbables autour de différents mots ou thèmes. Le graphique ci-contre montre de façon explicite le foisonnement des mots et la densité des liens dans les textes complotistes, en comparaison avec les textes classiques. Comment de tels amalgames sont-ils possibles ?

C’est là que la psychologie intervient pour interpréter les faits mis en relief par les techniques linguistiques. « La plupart des gens qui lisent ce genre de textes vont trouver qu’ils n’ont pas de sens. La personne qui les écrit, elle, de même que les lecteurs qui ont la même logique, voit des événements liés ensemble. C’est leur vision du monde qui fait trouver aux complotistes de la cohésion à ces textes », explique Adrian Bangerter. Nourris de faux arguments, ces écrits parfois complexes au point de les rendre difficiles à décrypter, font réellement preuve d’une incohésion elle-même révélatrice de l’incohérence de la pensée complotiste.

Pour plus de rigueur dans la réflexion, les spécialistes font la distinction entre les termes de cohésion, qui fait référence à un texte, et de cohérence, qui parle des personnes, de leurs idées. Ces deux notions complémentaires procèdent de cheminements clairement identifiés par la psychologie et la linguistique. Ainsi à l’école, les textes bien construits et cohésifs, utilisant des liaisons telles que alors, donc, c’est pourquoi…, facilitent l’apprentissage des élèves et les aident à forger des représentations cohérentes du monde et des événements. Le choix des mots est rarement anodin, surtout lorsqu’il s’agit de convaincre ; la psychologie montre que les textes peuvent aussi révéler l’état d’esprit de celui qui les écrit, à son insu, et pas seulement pour appréhender la cohérence de sa pensée.

 

 

Katerina Kukota – Shutterstock

 

 

Des algorithmes savent décortiquer le lexique utilisé et analyser le sens des mots employés pour établir les traits de caractère d’une personne. Selon les spécialistes, il est même possible de trouver dans les mots des symptômes d’un désordre psychique chez leur auteur, voire d’y lire les signes avant-coureurs d’une pathologie comme la démence.

Entre linguistique et psychologie, la méthode et les techniques employées dans l’étude pourraient contribuer à identifier des théories complotistes, voire des fake news. Elles représentent une autre façon de les aborder que celle de la croyance, qui est la plus généralisée et qui consiste à demander leur avis aux gens. « Les théories complotistes sont devenues des phénomènes de société. Elles prennent une ampleur inquiétante depuis dix ans, influencent la politique, minent la confiance dans les procédures démocratiques telles que les élections. S’intéresser à cette question selon des approches scientifiques devient un véritable enjeu », conclut Adrian Bangerter.

 

 

 

 

 

 

 

Article extrait du n° 304, janvier-février 2023 de en direct.

retour