Université de Franche-Comté

[Analyse de textes]

Imaginaires forestiers

De racines noueuses en branches emmêlées, de troncs serrés en cimes déployées vers le ciel, la forêt prête ses décors à de nombreuses scènes de la littérature, du théâtre ou du cinéma, où elle tient parfois même un rôle de personnage de premier plan. Lieu symbolique par excellence, la forêt nourrit l’imaginaire à travers l’espace et le temps, dans une foule de fictions analysées dans l’ouvrage La forêt est une métaphore.

Tour à tour inquiétante et protectrice, sombre et parcourue de lumière, la forêt inspire la terreur aux enfants perdus, apparaît comme un espace de liberté forgeant l’héroïsme, sert de chemin initiatique, questionne voire révèle le lien entre l’humain et la nature.

L’ouvrage La forêt est une métaphore, dirigé par Hélène Gallé et Yvon Houssais, enseignants-chercheurs à l’UMLP / labo­ratoire ELLIADD, reprend les contributions du colloque sur l’imaginaire de la forêt, organisé en 2023 à Besançon.

Près de trente auteurs, pour l’essentiel spécialistes de littérature, mais aussi d’arts visuels ou de musique, explorent ce lieu mystérieux entre tous pour décrypter ses significations et sa portée, à travers nombre de récits ou mises en scène fictionnels. Ils transportent le lecteur d’un univers à un autre, de la période antique à l’époque contemporaine, d’un bois familier de feuillus aux arbres exotiques d’une forêt lointaine.

La forêt de Blanche-Neige ouvre naturellement un premier chapitre consacré à la littérature destinée à la jeunesse. Pascale Auraix-Jonchière, professeure de littérature française du XIXsiècle à l’université Clermont-Auvergne, livre une analyse comparée de la représentation de la forêt à travers quelques-unes des versions du célèbre conte.

« Dès sa première esquisse en 1810 on peut consi­dérer que le conte des frères Grimm, Schneewittchen, est un conte de la forêt. » Elle montre à travers les versions suivantes comment la forêt, « qui n’est pas un simple cadre­ », va passer de la symbolique de l’initiation pour la jeune fille à celle de l’intériorisation pour la reine, dès lors que ce personnage devient central dans l’histoire. « La reine […] a « une forêt dans la tête », et nous sommes invités à en sonder l’énigme ».

Au chapitre des représenta­tions anciennes de la forêt, Alain Corbel­lari, professeur de littérature française médiévale aux universités de Lausanne et de Neuchâtel, n’hésite pas à établir des liens entre Les Schtroumpfs et Astérix, avec la forêt pour accroche. À la première page du Domaine des Dieux, l’auteur décrit « le fameux village gaulois pris, comme le village des Schtroumpfs, entre une forêt protectrice et un espace infranchissable, ici l’Océan Atlantique. L’aspect défensif de la forêt est en l’occurrence surdéterminé par le projet de César de la raser pour y construire une Cité radieuse dont le village gaulois ne serait plus, selon ses termes, qu’une « amphoreville » ».

La vision de la forêt transcrite par les auteurs dans leurs BD entre pour une bonne part dans l’imaginaire médiéval qu’ Alain Corbellari considère commun aux deux séries. « On pourrait croire l’univers d’Astérix bien éloigné du monde médiéval ; pourtant, au-delà de son évident ancrage dans l’Antiquité, Astérix déploie un imaginaire plus médiéval qu’antique. »

 

Forêts du passé et d’ailleurs

Hélène Gallé, maître de conférences en langue et littérature médiévales à l’UMLP, étudie les rapports entre l’enfant et la forêt dans la chanson de geste au Moyen Âge, du destin « hors du commun » du nourrisson trouvé dans les bois à celui de l’enfant, « héros en devenir », qui y fait ses armes. « Intégrant des personnages inaccoutumés, nobles ou non, humains ou non, la forêt élargit le destin de l’enfant et le mène vers l’âge d’homme. En le fortifiant par l’épreuve, et en nourrissant son corps et son âme, la forêt conduit l’adolescent vers une maturité héroïque : traverser la forêt, c’est parcourir un chemin initiatique. »

Agrégée de lettres classiques et romancière, Myriam Kissel inaugure le chapitre sur les « forêts d’ailleurs » en relatant l’expérience des magistrats Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont, partis en 1831 enquêter sur le système pénitentiaire en Amérique. Publié en 1861, le récit Quinze jours dans le désert lui fournit matière à analyse sur la façon dont le regard des explorateurs change au cours de leur périple, qui s’indignent de la politique de défrichement imposée par les Blancs aux Indiens. « Il faut souligner l’intérêt de Quinze jours dans le désert qui associe le lexique préromantique de la nature, la sensibilité visuelle et un pressentiment de la destruction mondiale de la forêt. »

L’adaptation sur scène de Voyage au pays des arbres de J.M.G. Le Clézio, dans lequel l’auteur raconte la rencontre d’un enfant avec la forêt, est un exemple de la faculté des artistes à reproduire un univers tiré d’un texte littéraire. Aïcha Ayoub, doctorante à l’université de Tours et metteure en scène, explique que, « avec ce conte merveilleux, l’auteur nous plonge dans une forêt vivante, où les arbres bavardent, s’amusent, se mettent en colère, chantent, dansent et veillent sur leur ami, le petit garçon ».

Elle cite un extrait d’un autre livre de Le Clézio, L’inconnu sur la terre, qui, avec poésie, témoigne de l’importance de la relation de l’homme avec la forêt, et invite à s’en inspirer : « Quel que soit l’endroit du monde où je serai, quelle que soit l’occupation qui me possède, quelle que soit la ville de bruit et de fièvre, c’est à l’arbre que je donnerai ma pensée et mon souvenir, ce qui sera le plus beau de ma vie. […] Je le verrai comme s’il était plus haut que n’importe quel horizon, et je serai une petite parcelle oubliée, une miette de terre, à l’abri sous la voûte éternelle de son ombre. »

Crédit photos
1 : Gallé H., Houssais Y. (sous la direction de), La forêt est une métaphore, Actes du colloque sur l’imaginaire de la forêt, PUFC, 2026.
2 : Prawny – Pixabay

 

retour