– La neutralité de la Suisse prise en otage
– Bousculades sur l’échiquier politique européen
– Des terrains de jeu pas toujours innocents
– Aux frontières du sport
– Retour sur le passé colonial de la Suisse
– Les espaces aériens, entre contexte colonial et conflits
– Entre la peur et l’humour, des mécanismes subtils
– Reportages photographiques en guerre
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, la Suisse affirme sa neutralité. Mais c’est précisément cette neutralité militaire qui va faire d’elle une cible de choix pour la propagande. Le terme, initialement synonyme d’information, prendra d’ailleurs sa connotation négative à la faveur de la guerre.
Les États belligérants cherchent très tôt à persuader de leurs idées et du bon droit de leurs actions. Il est pour chaque camp d’une importance capitale d’obtenir le soutien des opinions des pays neutres. En raison de sa position géographique au cœur de l’Europe et de son plurilinguisme, la Suisse sera, plus que les Pays-Bas, l’Espagne ou la Scandinavie, le théâtre d’une véritable guerre psychologique. Tiraillée entre des discours opposés, elle ne tarde pas à connaître un véritable « fossé moral » qui menacera l’unité du pays.
Au début du XXe siècle, c’est avec l’Empire allemand que la Suisse entretient les relations les plus fortes, notamment sur le plan économique. Du point de vue des idées, la scission intervient dès le début de la guerre : la Suisse alémanique se rapproche du bloc que l’Allemagne forme avec l’Autriche-Hongrie, quand la Suisse latine est favorable aux pays de l’Entente, France, Royaume-Uni et Russie. Explicable pour les uns, intolérable pour les autres, l’invasion de la Belgique, neutre elle-aussi, le 4 août 1914, est un premier sujet de désaccord majeur.
Les pays en guerre profitent de ces divisions internes pour asseoir leur contrôle sur l’information. La France et l’Allemagne surtout, qui créent des maisons d’édition et des titres de presse à l’apparence neutre sur le sol suisse, contrôlés respectivement depuis Paris et Berlin : les informations diffusées sont en réalité parfois complètement erronées, et toujours à leur avantage exclusif.
« Pas moins d’une soixantaine d’entreprises de presse seront ainsi lancées ou soutenues pendant le conflit. La censure suisse n’intervient que très peu, tant que les propos tenus n’incitent pas à la haine », relève Alexandre Elsig à l’Institut d’histoire de l’UniNE1. « Et si l’écrit reste central, à partir de 1916 la propagande s’étend à tout le domaine culturel avec des pièces de théâtre, des concerts, des films, des expositions de peinture, autant d’événements financés en Suisse par les pays belligérants. »
Mais parallèlement, certains intellectuels prennent position pour défendre l’intérêt moral de leur pays, bientôt suivis par le gouvernement, une partie de la population et des militaires, auprès de qui sont organisées des opérations de sensibilisation. Ce courant dit « helvétiste » se montre de plus en plus favorable à l’Entente, une tendance qui se confirmera de façon très nette lors de la Seconde Guerre mondiale, avec un fort rejet du nazisme et la crainte toute aussi forte d’une invasion allemande.
En 1938, l’instauration d’une « Défense nationale spirituelle » viendra officiellement protéger le pays des propagandes étrangères : c’est là une conséquence directe des tentatives de persuasion des combattants de la Grande Guerre.
Si la montée des nationalismes en Europe ne fait aucun doute depuis une vingtaine d’années, c’est surtout depuis une décennie que l’accès au pouvoir des partis de la droite radicale devient une option crédible, voire mise en pratique.
Comment expliquer que des courants politiques, autrefois qualifiés d’opposition, occupent aujourd’hui le devant de la scène ?
Enseignant-chercheur en sciences politiques à l’UMLP / CRJFC, Mathieu Petithomme donne des clés de compréhension du phénomène, qu’il analyse de manière comparée entre plusieurs pays du Vieux continent. Il le replace d’abord dans son contexte historique.
« La politique est rythmée par des cycles. Par exemple, les années 1970 et 1980 s’inscrivaient dans un cycle traditionnel. La droite classique, qui s’est imposée après la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 2000, est maintenant concurrencée par la droite nationaliste, dont la montée en puissance caractérise le cycle politique actuel. »
À gauche, le communisme est devenu minoritaire, et sa chute s’est accélérée avec celle du mur de Berlin en 1989. Une nouvelle gauche radicale s’est affirmée au Portugal, en Espagne, en Grèce, puis en France.
Le chercheur souligne que « des concurrences nouvelles apparaissent au sein de chaque camp », et à titre d’exemple, établit une analogie avec un cycle politique datant du XIXe siècle, marqué déjà par la coexistence de trois droites en Europe : libérale, centriste et radicale. « En réalité, tout n’est pas nouveau dans ce que nous vivons aujourd’hui en politique, résume Mathieu Petithomme. N’oublions pas que dans un passé récent, l’extrême droite a déjà été au pouvoir en France, avec le gouvernement de Vichy. »
Si le rappel de cette filiation peut déranger, l’idéologie est bien là, qui se base sur l’ultranationalisme. « Parmi les nouvelles extrêmes droites, celles qui progressent le plus fort sont celles qui existaient déjà avant, comme le Rassemblement national en France. Car les phénomènes de long terme opèrent un changement des valeurs de la société. »
C’est aussi du côté de la société, précisément de ses bouleversements, qu’il faut chercher une autre explication à la montée de l’extrême droite.
En France, les classes moyennes ont perdu l’optimisme qui les caractérisait à l’époque des Trente glorieuses, au profit d’une vision négative de la société et d’un véritable sentiment de déclassement. Attachés à la valeur travail et à la défense des services publics, entre autres traits de caractère, les représentants de cette large classe sont attirés autant par les idées libérales que par les arguments de la gauche classique.
« Or la droite radicale adopte ces deux discours, auxquels elle ajoute sa conception du nationalisme. C’est le seul courant politique à se positionner sur tous ces tableaux à la fois, et susceptible ainsi de former une majorité sociale très composite. »
Mathieu Petithomme explique qu’au Royaume-Uni, on assiste aussi à une montée des nationalismes, mais pas d’une manière fermée comme en France, avant tout parce que l’histoire et la construction de l’idée de République y sont différentes : « Il existe au Royaume-Uni un pluralisme de nationalismes régionaux qui coexistent dans le récit du pays. Cela permet une vision plus ouverte et intégrative du discours nationaliste qu’en France, où les particularismes régionaux et ultramarins, ou encore les apports des populations immigrées à la construction de l’histoire du pays n’apparaissent que peu dans le récit de la nation. »
Enfin, le chercheur pointe la responsabilité grandissante des médias dans la diffusion de ces nouvelles valeurs portées par le politique, dans tous les pays européens et particulièrement en France. « Les médias traditionnels, les canaux de diffusion et les réseaux sociaux sont pour beaucoup aux mains de grands groupes de sensibilité capitaliste, qui offrent au discours conservateur une caisse de résonance sans égale depuis une dizaine d’années. » Cette situation contribue à créer des « bulles informationnelles », dont les visions partielles nuisent au débat : « Si on ne régule pas le marché, c’est lui qui influe sur la démocratie. »
Le sport offre un terrain privilégié pour l’analyse politique. C’est à travers ce prisme que les historiens Paul Dietschy et Stéphane Hadjeras, au Centre Lucien Febvre de l’UMLP, étudient la montée des totalitarismes et des nationalismes dans l’Europe contemporaine.
Coupes de monde de football, Jeux olympiques et combats de boxe internationaux en sont en effet des lieux d’expression, parallèles à la scène politique et amplifiés par un écho médiatique aujourd’hui sans équivalent. Une approche chronologique permet d’en saisir les grands traits et les points communs.
En 1934, l’organisation de la Coupe du monde de football en Italie a attiré des trains de supporters-touristes, tout en suscitant les louanges de la presse française pour un pays où « les trains arrivaient à l’heure ». En 1936, les Jeux de Berlin donnaient l’illusion d’un pays très accueillant. « Dans les années 1930, l’Allemagne utilise le sport pour faire croire à ses intentions pacifistes. Elle multiplie les matchs contre la France jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale », explique Paul Dietschy.
Le même genre de scénario se reproduira des décennies plus tard, dans un autre contexte géopolitique : la Coupe du monde 2018 organisée en Russie, en donnant habilement l’image d’un pays ouvert au monde, contribue à masquer les intentions belliqueuses du gouvernement Poutine, dont l’Ukraine sera bientôt la cible.
Le conflit signe l’exclusion des équipes russes par la FIFA, quatre ans après les Jeux de Sotchi qui, pour cause de « système de dopage d’État », s’étaient soldés par une décision analogue de la part du CIO. Une situation doublement inédite selon l’historien du sport : « Des tensions fortes existaient pendant les années 1930 et la guerre froide, mais ne sont jamais allées jusqu’à l’exclusion. »
Le sport, qui avait gagné en neutralité après la chute du mur de Berlin en 1989, cristallise à nouveau les tensions politiques ces dernières années, suivant les aléas d’une paix bien relative.
Les règles du sport elles-mêmes peuvent être adaptées aux philosophies. La boxe, créée par les Anglais au XVIIIe siècle, est revisitée par les Allemands de conviction nazie au début des années 1930.
« Ne pas reculer » est le mot d’ordre qui sert cette nouvelle pratique, vue comme celle des forts, au contraire de la formule anglaise, la boxe esquive, considérée comme celle des lâches et des races inférieures.
« Ces conceptions s’affrontent sur le ring, devenu une métaphore du champ de bataille », compare Stéphane Hadjeras.
L’année 1936 en fournit des exemples d’illustration. En juin, contre toute attente, l’Allemand Max Schmeling bat l’Américain et grand favori Joe Louis au cours d’un combat de légende. « Hitler en fera un film de propagande. Schmeling, c’est celui dont les États-Unis se sont moqués, comme ils se moquent de l’Allemagne, c’est le traité de Versailles qui se rejoue », analyse l’historien.
Quelques mois plus tard, toujours sur le ring, les Allemands devancent les Anglais et les Américains aux Jeux de Berlin, pour la première et seule fois de l’histoire. La boxe est alors le sport le plus populaire du monde. « En remportant cinq médailles, dont deux médailles d’or, l’Allemagne nazie montre sa supériorité, s’affiche comme le pays le plus puissant. »
Au début du siècle, un autre parallèle illustre l’animosité franco-britannique, héritée de la guerre de Cent ans, des guerres napoléoniennes et des rivalités coloniales. « En 1911, Georges Carpentier devient le premier Français champion d’Europe en battant à Londres un Anglais, lors d’un combat de boxe qui ravive les antagonismes. On l’appellera le vengeur de Waterloo ! »
Aujourd’hui, la boxe a un peu perdu de son aura à l’échelle de la planète. Le football, lui, s’affiche depuis de nombreuses années comme le sport international par excellence, et son langage est universel. Mais les stades resteront longtemps des lieux de domination.
« La dernière Coupe du monde a accueilli une dizaine d’équipes africaines, c’est à peu près autant de représentants que pour les autres continents, expose Paul Dietschy. Mais c’est le résultat d’un long combat. En 1970, l’Afrique n’avait droit qu’à une place, à deux seulement encore en 1982, alors que quatorze étaient accordées à l’Europe. L’organisation de la Coupe en Afrique du Sud, en 2010, était un symbole fort. »
L’historien souligne la géopolitique du football, qui montre des fédérations africaines incapables de rivaliser avec les riches fédérations européennes. « On ne peut que constater l’empreinte du passé, mais ce passé est parfois aussi instrumentalisé. Et l’héritage colonial n’est pas seul impliqué dans les rapports de force qui se jouent sur le terrain. »
Paul Dietschy cite à titre d’exemple la finale de la Coupe d’Afrique des nations 2026, au cours de laquelle l’équipe du Sénégal quitte le terrain en plein match pour montrer son opposition à une décision de l’arbitre, avant d’y revenir. Ce qui n’empêche pas de la déclarer gagnante… jusqu’à ce que la fédération du Maroc, l’adversaire du jour, porte plainte, invoquant le forfait, et se voit attribuer le titre.
En Suisse, la question du colonialisme revient en force depuis une vingtaine d’années dans le débat public. Car si la Suisse n’a pas été une puissance coloniale au sens traditionnel de l’histoire, la présence d’entreprises, de citoyens, voire de diplomates suisses est avérée dans l’ensemble des empires coloniaux européens.
« L’ activité privée n’est pas la seule mentionnée par les archives. Aujourd’hui on sait que plusieurs cantons suisses avaient des intérêts dans les colonies, comme celui de Berne dans la South Sea Company », expose Ricardo Borrmann, chercheur à l’Institut d’histoire de l’université de Neuchâtel. « Et de nouvelles informations vont également dans le sens d’une implication plus forte de la Confédération, mais ce sont de premières études, qui demandent à être approfondies et confirmées. »
Ricardo Borrmann mène ses travaux dans le cadre d’un projet spécifiquement consacré aux relations de la ville de Neuchâtel avec le monde colonial atlantique2. Cette recherche recense les activités commerciales et financières menées dans les pays concernés depuis la fin du XVIIIe siècle, et se complète de deux autres recherches : l’une sur les activités missionnaires qui se sont développées à partir du milieu du XIXe siècle, l’autre sur la représentation du passé colonial dans l’espace public contemporain.
« Une carte interactive sera publiée à l’issue du projet, réalisée à partir de la banque de données que nous allons constituer sur tous ces aspects de recherche. » Un vaste programme, car les connexions sont nombreuses entre les grandes familles d’origine huguenote et les réseaux qu’elles ont constitués au fil du temps, assurant la pérennité de leur patrimoine, comme au Brésil où certains possédaient des plantations immenses.
Ainsi, le banquier neuchâtelois Jean-Frédéric Perregaux (1744-1808), dont les débuts dans la haute finance parisienne furent favorisés par le Genevois Jacques Necker (1732-1804), ministre des finances de Louis XVI : il était l’oncle d’Auguste-Frédéric de Meuron (1789-1852), une sorte d’« empereur du tabac » installé à Bahia et qui possédait plusieurs fabriques, dont l’activité reposait largement sur une main-d’œuvre esclavisée. Le neveu de celui-ci, James-Ferdinand de Pury (1823-1902) administra la fabrique de Rio avant d’en devenir l’un des propriétaires.
Autre grand négociant transatlantique neuchâtelois, aujourd’hui très controversé, David de Pury (1709-1786) ne possédait directement ni plantations, ni esclaves, mais son entreprise était très active dans le commerce de produits coloniaux brésiliens. Par ailleurs, il était investisseur de la Companhia Geral de Comércio de Pernambuco e Paraíba, au Portugal, impliquée notamment dans la traite transatlantique des esclaves.
« David de Pury lèguera toute sa fortune à Neuchâtel, une somme colossale qui a permis de construire la ville moderne. Une partie des capitaux accumulés dans le monde colonial atlantique revenait ainsi pour être investie en Suisse, voire plus largement en Europe. »
Quelles étaient les relations entre les Suisses et les colons britanniques et français ? Les recherches, encore récentes à ce sujet, donnent à penser qu’elles allaient dans le sens de la coopération. Les historiens constatent par exemple que des banquiers helvètes étaient très actifs et que certains ont participé de manière importante au financement d’entreprises liées à l’empire colonial français au XVIIIe siècle. Le banquier Jacques Necker, par exemple, fut actionnaire puis, à partir de 1765, syndic de la Compagnie française des Indes orientales, dont il contribua à assurer le financement.
Les frontières se dessinent non seulement au sol, mais aussi dans les mers et dans les airs. Les contextes et les décisions qui ont motivé certains tracés à l’époque contemporaine font l’objet d’un projet de recherche mené par l’historien Jordi Tejel à l’université de Neuchâtel.
Comment l’espace aérien s’est-il structuré en Europe et au Moyen-Orient durant la première moitié du XXe siècle ? et avec quels enjeux ? figurent au nombre des questions abordées dans cette recherche, financée pour quatre ans (2024-2028) par le Fonds national suisse.
La Première Guerre mondiale avait vu apparaître puis se multiplier avions de reconnaissance, chasseurs et bombardiers dans ce nouveau théâtre d’opérations qu’était devenu le ciel. Après le conflit, les militaires garderont un temps la mainmise sur l’espace aérien, reconvertissant infrastructures et pilotes au service du courrier impérial, puis du transport de passagers, avant de passer le relais aux civils quelques années plus tard.
L’aviation prend son essor dans un contexte colonial pour favoriser les liaisons à l’intérieur des empires, britannique et français notamment. « À la fin des hostilités s’était posée la question d’une totale liberté de circulation des avions au-dessus des territoires, comme dans les mers à cette époque. L’option retenue sera finalement celle de la souveraineté et du contrôle des États sur un espace aérien correspondant à leurs territoires, qui fait l’objet d’une première signature de convention en 1919 », explique Jordi Tejel.
C’est pourquoi dès 1924, la France demande à la Grande-Bretagne de lui ouvrir son espace aérien : il lui faut obtenir l’autorisation de survoler des pays sous contrôle britannique, et d’y faire escale, pour pouvoir accéder à ses propres colonies d’Indochine. Si les Britanniques refusent dans un premier temps, en 1929 un accord de réciprocité est signé entre les deux pays. Cet accord marque l’ouverture de l’espace aérien en direction de l’Extrême-Orient et de l’Afrique, et son accès progressif à davantage de pays et de compagnies.
La convention de 1919 avait établi que les frontières aériennes devaient correspondre aux frontières terrestres. Dans les colonies du Moyen-Orient, certains aéroports, points d’entrée dans un pays, sont donc construits le long des frontières.
L ’aéroport de Beyrouth, au Liban sous mandat français, et l’aéroport de Gaza, en Palestine britannique, figurent parmi les premiers « aéroports douaniers » répondant à ce critère. « Le développement des infrastructures et des technologies, et les accords pour le transport aérien des individus et des marchandises ont impacté à long terme ces pays. »
Certains espaces ou villes ont été privilégiés par rapport à d’autres, des choix qui, comme celui de Beyrouth, se sont parfois confirmés après la décolonisation. La modification des couloirs aériens a amené la mise en retrait de certains aéroports au profit de nouveaux, comme celui de Gaza, remplacé par l’aéroport d’Haïfa en 1934.
La Seconde Guerre mondiale apportera de nouveaux bouleversements : les avions sont en partie réquisitionnés par les puissances coloniales pour être reconvertis en avions de guerre. L’ aviation civile devra attendre la fin du conflit pour connaître un renouveau.
Manipulé avec ou sans finesse, l’humour ne manque pas de révéler les tensions ou de les exacerber. S’il aide à se distraire d’une situation difficile ou à ouvrir une parenthèse d’espoir dans les moments les plus sombres, il permet aussi de rabaisser les puissants quand il les moque et, par contraste, de se sentir plus fort.
« Il ne fonctionne pas de la même manière selon qu’il s’exprime dans un contexte de tension ou d’accalmie », explique Stéphanie Krapoth, qui, dans ses recherches au Centre Lucien Febvre, étudie ce que l’humour dit des dirigeants et des populations, notamment dans les relations franco-allemandes (voir l’article Guerre 1914–1918 : caricatures à la mine noire paru dans le journal en direct n°253 mai-juin 2014).
« Les mécanismes de l’humour sont toujours un peu les mêmes. C’est par exemple caricaturer les traits physiques d’un personnage politique pour tourner ses idées en dérision, ou se moquer d’un dirigeant autoritaire pour en avoir moins peur. »
L’humour entretient aussi des mécanismes de représentation qui œuvrent dans le temps long, un héritage dont, selon la chercheuse, il faut avoir conscience. Les manuels scolaires édités après la Première Guerre mondiale, et aux contenus parfois inchangés jusqu’aux années 1960, le montrent bien, qui relaient des stéréotypes à la vie dure et entretiennent les antagonismes dans les deux camps.
Stéphanie Krapoth a étendu le spectre de ses recherches de 1806 aux années 1960, des premiers conflits franco-prussiens à la réconciliation franco-allemande, avant de poursuivre jusqu’au début des années 2000, pour mieux caractériser et mesurer les évolutions de l’humour, « sismographe de l’évolution des sensibilités ».
Le traumatisme de l’occupation napoléonienne de la Prusse, après la chute de Berlin en 1806, a ainsi généré de nombreuses chansons francophobes, à l’humour pince sans rire. En 1920, l’occupation de la Ruhr par les Français provoque une grande tension ; une situation tournée en dérision côté allemand, lorsque survient une amélioration économique : pour réussir à provoquer rires ou sourires, l’humour demande du recul, une certaine distance. Pendant la Seconde Guerre mondiale, à partir de 1943, la multiplication des caricatures sur l’occupant allemand dans la presse clandestine française témoigne de l’espoir d’une victoire des Alliés.
D’une période à l’autre, les grands événements et étapes de l’histoire fournissent matière à dérision, parfois de manière grinçante, voire glaçante.
En référence à l’occupation par des troupes coloniales de certains territoires allemands après la Première Guerre mondiale, les occupants français apparaissant dans les journaux satiriques allemands de cette époque sont très souvent des soldats noirs, animés d’une certaine bestialité, comme l’illustre un dessin d’une ironie violente paru dans Simplicissimus en septembre 1920 (ci-contre, traduction de la légende de l’image : « Le soldat Ali Demba de la septième compagnie du dixième régiment de tirailleurs sénégalais n’a pu commettre son crime sexuel envers Louise B. qu’au prix d’une égratignure. Les parents de la fille ont dû présenter leurs excuses auprès du soldat. Il a fallu que le drapeau tricolore reste hissé 24 heures durant sur la tombe de la jeune fille. »).
Stéphanie Krapoth rappelle que le sentiment d’humiliation des Allemands, né des conditions très dures imposées par le traité de Versailles de 1919, les occupations territoriales et les réparations des dommages causés par la guerre notamment, a nourri un terreau fertile servant plus tard les intérêts du nazisme.
« C’est en exploitant ce climat d’un traumatisme identitaire, et en entretenant la peur du communisme, qu’Hitler et le mouvement nazi ont trouvé une audience massive pour le discours d’une droite musclée, qui a pu paraître rassurant. Ce qui se passe aujourd’hui en Europe n’est pas sans rappeler les années 1930 : les mécanismes impliquant la peur agissent toujours avec force. »
La photo n’est pas le plus connu ni le plus étudié des médias ayant livré leurs témoignages pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle est mise en valeur dans un travail d’étudiants en master d’histoire de l’UMLP, porté par la MSHE et réalisé sous la supervision de l’historienne Marie-Bénédicte Vincent.
Spécialiste de ce conflit et notamment des « zones interdites » en France occupée (voir l’article Vers une histoire de la « zone réservée » en France paru dans le journal en direct n°297 novembre-décembre 2021), la chercheuse interroge la photographie en tant que source documentaire : qu’a-t-elle de plus à apprendre sur ces territoires particuliers, et sur la vision qu’en ont les occupants et les Français ?
Dans la France occupée à partir de juin 1940, trois zones sont interdites d’accès et au retour des populations ayant fui l’invasion allemande lors de l’exode : le Nord – Pas-de-Calais, départements rattachés à la Belgique par l’administration militaire allemande à Bruxelles ; la zone Nord-Est, devenue frontalière avec le Reich depuis l’annexion de fait de l’Alsace et de la Moselle à l’été 1940 : étendue de la Somme jusqu’à la frontière suisse, elle comprend la quasi-totalité de la Franche-Comté ; l’ensemble du littoral de la côte atlantique jusqu’aux rivages de la mer du Nord, plus tard décrété interdit par l’occupant pour des raisons stratégiques.
« La zone Nord-Est correspond aux yeux des Allemands à d’anciennes terres du Saint-Empire, et ce lien historique donne de la légitimité au Reich pour vouloir y installer des colons allemands et autrichiens », explique Marie-Bénédicte Vincent. Ce projet restera sans suite, même si une colonisation agricole a bien lieu dans les Ardennes, à la suite de l’exode qui pousse à l’abandon des terres et des fermes.
Les photos de l’époque donnent des indications sur la manière dont ces territoires sont perçus, à partir de clichés de soldats tels que conservés aux Archives fédérales allemandes et à l’ECPAD3 à Ivry, ou de civils français, comme ceux du Musée de la résistance et de la déportation de Besançon. « Les photos de propagande nazie, par exemple de l’album de la campagne de Guderian qui entre dans Besançon le 17 juin 1940, sont essentiellement des photos de paysages, sans villages, sans civils : des terres vierges, à prendre. »
La photographie est par ailleurs un art déjà bien apprécié en Allemagne. Les officiers qui la pratiquent à titre de loisir participent, en marge de la propagande officielle, à diffuser une vision également idéologisée de la réalité. Ce sont des photos de l’antique Porte noire de Besançon, rebaptisée de manière explicite « Arc de triomphe » le 12 juillet 1940 en légende, ou celles d’une scène bucolique prises au bord du Doubs le même jour, au moment même de l’accès aux pleins pouvoirs de Pétain et du basculement politique du destin de la France.
La population, quant à elle, a interdiction de réaliser un quelconque cliché en extérieur. « Dans ce contexte, prendre une photo, c’est aussi prendre des risques. Les photos clandestines marquent une forme d’opposition à laquelle on ne pense pas. »
L’un des panneaux d’exposition montre par exemple un cliché clandestin de l’enterrement d’un jeune résistant en 1943 à Poligny (39), accompagné d’un cortège lui rendant hommage, « une forme de soutien collectif des civils à la Résistance ».
Après la Libération, la photo redevient possible, et même officielle, au service d’une République à refonder.
Sur un autre panneau, le défilé conduit par le général de Gaulle dans les rues de Besançon, le 23 septembre 1944, quinze jours après la libération de la ville, est un exemple qui assoit « la légitimité du gouvernement provisoire de la République » ; à ses côtés, et de manière inédite depuis 1940, la présence de la population civile est remarquable : « La photographie traduit une réappropriation de l’espace public par la France, après quatre ans d’occupation allemande. »