La guerre du Kosovo, qui s’est déroulée entre 1998 et 1999, a officiellement causé la mort ou la disparition de 13 500 personnes, et le déplacement de centaines de milliers d’autres (Source AFP, Challenges 9/11/2020). En Suisse, une importante communauté kosovare, émigrée avant 1998, a vécu la guerre à distance et de la même façon la perte de proches restés au pays.
Dans une thèse qu’elle prépare à l’Institut transdisciplinaire de travail social (ITTS) de l’université de Neuchâtel, Albulenë Ukshini Sefa questionne l’importance que peut avoir la perte d’un être cher à distance pour les migrants transnationaux, et l’impact de cette perte sur leur parcours d’intégration.

« Peu de données sont disponibles sur le sujet. Or cette connaissance est nécessaire pour pouvoir accompagner les migrants dans leur démarche d’intégration », explique la jeune chercheuse, elle-même d’origine kosovare.
Avec un recul d’un quart de siècle, il s’agit de comprendre comment ces personnes ont vécu la situation de manière individuelle et collective, d’identifier les ressources qu’elles ont mobilisées, de voir comment elles ont composé avec les rituels de leur pays d’accueil pour rendre hommage aux disparus et faire vivre leur souvenir.
Grâce aux entretiens qualitatifs qu’elle a menés auprès d’eux, Albulenë Ukshini Sefa a mis en évidence que les migrants kosovars ont davantage pris appui sur le cercle familial et les associations communautaires que sur les institutions. « La problématique du deuil dans les parcours migratoires marqué par la guerre n’est pas forcément connue des institutions, qui ne prennent donc pas pleinement conscience de son impact ni n’en tiennent compte. »
En opérant un retour dans le passé, la jeune chercheuse évoque les périodes de condoléances pendant lesquelles les membres de la communauté partagent leur douleur et resserrent les liens, remarque la charge familiale qui pèse sur les jeunes, qui doivent aider leurs parents tout en cherchant à s’intégrer.
Elle pointe aussi une contradiction, entre la volonté des parents de protéger leurs enfants de la tragédie et le contexte de guerre régnant à la maison, en raison notamment d’un besoin constant de suivre toutes les informations sur la situation du pays, avec la télévision souvent allumée sur les actualités.
« La deuxième génération s’est aussi trouvée prise entre le contexte familial, où elle a vécu la guerre par correspondance, et l’école, où l’on n’en parlait pas. » Le besoin des jeunes de reconstruire la constellation familiale se voit dans des objets ou des traces, comme l’inclusion de proches disparus dans les photos de famille, hier grâce à la contribution d’artistes, aujourd’hui encore par le biais de la technologie.
« Dans le travail d’accompagnement qu’elles accomplissent, les institutions sociales peuvent enrichir leur action en prenant en compte la portée du deuil en contexte de guerre pour les familles, ainsi que leur besoin de reconnaissance et de justice envers leurs proches disparus. Elles gagnent également à considérer les générations suivantes, même si les enfants sont nés en Suisse et n’ont pas connu les défunts, car le deuil se transmet de manière transgénérationnelle, notamment à travers un quotidien marqué par la douleur. »
Albulenë Ukshini Sefa poursuit actuellement les entretiens auprès des membres de la communauté kosovare. Elle présentera sa thèse en 2027 à l’université de Neuchâtel, sous la supervision conjointe de Barbara Waldis, anthropologue et codirectrice de l’ITTS, et de Marc-Antoine Berthod, anthropologue et responsable du laboratoire LaReSS à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL).
L’Institut transdisciplinaire en travail social (ITTS), créé en février 2022 au sein de la faculté des sciences économiques de l’Université de Neuchâtel, est unique en Suisse. Il propose de façon inédite aux titulaires d’un master en travail social HES de poursuivre leur formation par un doctorat, que les professeurs des Hautes écoles spécialisées (HES) codirigent. Il collabore avec des disciplines telles que la sociologie, la psychologie, l’économie, le droit ou encore l’informatique, selon une démarche annoncée transdisciplinaire, « comme au fond le travail social et les problèmes sociaux le sont aussi », ainsi que le relève Barbara Waldis, codirectrice de l’institut. L’ITTS constitue ainsi pour le travail social un centre de compétences universitaire dédié à la formation et à la recherche.