« Crise morale» accompagnant une « crise de moyens » dans l’hôpital français, crise des ressources humaines hospitalières qualifiée par l’OMS, à l’échelle européenne, de « bombe à retardement », ces mots durs sont illustrés par des chiffres tout aussi dérangeants.
En France, l’hôpital affichait une vacance de 10 000 postes en 2015, de 60 000 en 20231. À l’automne 2021, selon une enquête flash réalisée par son Conseil scientifique, il actait plus de 2 000 démissions sur un seul mois, dont près de 60 % d’infirmières et 24 % d’aides-soignantes.
Ces chiffres figurent au sombre bilan d’un ouvrage écrit par différents acteurs de la santé, praticiens hospitaliers en médecine, réanimation, oncologie ou gériatrie, responsables de ressources humaines, cadres de santé, chercheurs en psychologie ou en philosophie : Qualité de vie et conditions de travail des soignants : quels enjeux éthiques ? rend compte du « vacillement des valeurs » auquel sont confrontés les soignants, de la perte de sens qu’ils éprouvent dans l’exercice de leur profession, et du manque d’attractivité qui gagne des métiers pourtant jugés passionnants. Loin de vouloir s’appesantir sur un tableau décidément bien noir, l’ouvrage explique les ressorts multiples d’une situation complexe, pour mieux envisager les solutions qui permettraient de l’améliorer.
Cet ouvrage collectif est paru à la suite de constats de terrain et d’actions engagées par l’Espace de réflexion éthique Bourgogne – Franche-Comté ces dernières années. Il rappelle le « tournant gestionnaire » pris par l’hôpital français dès les années 19702, justifié par des contextes de crise économique, et qu’une démarche de rationalisation des coûts et une logique de rentabilité ont financièrement fragilisé.
L’impact du manque de moyens sur l’activité des professionnels et sur l’organisation de leur travail est évident. Il se double d’effets directement imputables aux progrès de la médecine comme aux évolutions de la société, qui pour être le plus souvent louables, n’en sont pas moins des paramètres à gérer de nouvelle manière.
En effet, les progrès de la médecine s’accompagnent de l’augmentation des populations vulnérables, de l’enfant grand prématuré à la personne très âgée, et du développement de maladies chroniques. De telles situations médicales et humaines appellent à davantage de soins de nursing, alors même que les moyens sont en baisse, et qui s’avèrent par ailleurs moins profitables que les actes médicaux dans les calculs pour le financement d’un hôpital.
Au niveau sociétal, l’affirmation de la notion d’individualité a donné au malade, au début des années 2000, le droit de devenir acteur de sa santé, une liberté bienvenue mais parfois anxiogène, demandant à être assistée. Et dans le cadre désormais néolibéral de l’hôpital, où la relation de soin prend des allures de prestation, dépourvue de l’attention et de la disponibilité attendues, toujours faute de moyens, le patient-consommateur peut se montrer exigeant, voire vindicatif.
Ce recentrage de la société vers l’individu invite dans le même temps les soignants à revendiquer leur rôle dans le système de santé ; cette évolution a ainsi fait passer l’infirmière d’un statut marqué du sceau du sacrifice à une profession reconnue.
Ces changements de paradigmes, tout comme les facteurs psychologiques en jeu, influencent la relation de soin : avoir conscience de leur importance et les prendre en considération ne peuvent que rejaillir positivement sur la qualité de vie des patients et sur celle des soignants.
Il s’agit donc de « repenser le soin » et de le réorganiser, selon une démarche participative débutée en 2004 avec l’obligation faite aux professionnels de santé de se concerter à propos de leurs patients, puis la publication de différents rapports et lois.
Dialogue social et intelligence collective sont au cœur de la démarche participative, qui demande aujourd’hui à devenir véritablement effective, par exemple avec la mise en place de formations au management.
Nouveau modèle d’organisation du travail et plan d’action en faveur de la qualité de vie et des conditions de travail des soignants sont devenus des urgences. Ils préfigurent l’émergence de « l’hôpital magnétique », qui, en créant un environnement où les soignants voient leur rôle reconnu, ont la possibilité de s’exprimer et la capacité d’agir, attire et retient les personnels qualifiés.
Une formule éprouvée à la fois par des études scientifiques et des expériences de terrain, témoignant que le malaise des soignants n’est pas une fatalité.