Université de Franche-Comté

[Micro-histoire]

Revendications dans un village breton : il était une fois une Vierge dans un chêne

C’est de retour de la messe, un beau jour de septembre, qu’une jeune femme remarque une statuette de la Vierge posée sur la branche d’un grand chêne. La nouvelle fait rapidement le tour de la paroisse, trouble les habitants, et l’événement, qualifié de miracle, donne lieu à pèlerinages sur les lieux de la découverte dès les semaines suivantes. L’histoire n’est ni une légende, ni un conte, elle se passe en 1736 à Dolo, diocèse de Saint-Brieuc en Bretagne.

Attestée et bien documentée par les archives, la découverte est le point de départ d’une recherche menée par l’historien Nicolas Balzamo à l’université de Neuchâtel, qui en a étudié les ressorts religieux et politiques.

Car l’histoire ne s’arrête pas là. La statuette est très vite l’objet des convoitises du curé de la paroisse voisine, qui la veut dans son église et va jusqu’à engager des voleurs pour la dérober. De retour dans son chêne, la Vierge est cette fois tiraillée entre le curé de Dolo, qui lui aussi entend l’installer dans son église, et ses paroissiens, qui estiment qu’elle doit rester là où Dieu a choisi de la faire apparaître.

Au-delà des querelles qu’elle provoqua et qu’on peut imaginer hautes en couleurs, la statuette est porteuse d’histoire avec un grand H.
« La pratique était courante, depuis la fin du Moyen Âge, de rendre visible l’empreinte de la religion sur les paysages, précise Nicolas Balzamo. Mais Dolo est un exemple particulier parce que la découverte a généré des conflits que les archives ont consignés, et riches d’enseignements sur l’époque ».

La revendication des paroissiens, qui finiront par avoir gain de cause, ne tient pas uniquement de l’imaginaire religieux. Elle est aussi d’ordre pratique et géographique : la présence de cette statuette, qu’ils jugent leur appartenir, pourrait être prétexte à la construction d’une chapelle et à l’embauche d’un prêtre. « Le chemin jusqu’à l’église paroissiale est très long pour ces villageois. Avoir un lieu de culte, sur place, leur apparait comme un juste retour du paiement de la dîme », explique Nicolas Balzamo.
Le curé de Dolo, quant à lui, nourrit d’autres ambitions financières, espérant faire bénéficier sa propre église de l’argent rapporté par les pèlerinages.

Il faudra attendre plus de cinquante ans pour voir le débat tranché et le projet de construction de la chapelle finalement approuvé… et aussi vite abandonné : en 1788, les préoccupations et les priorités deviennent tout autres.

« Suite à la convocation des États généraux par Louis XVI, les habitants de Dolo demandent une réforme du mode de désignation des délégués et une meilleure représentation des paysans. Le combat autour du pèlerinage s’est révélé être un apprentissage politique, la communauté villa­geoise a appris à faire valoir ses droits. »

La chapelle a fini par être construite, dans les années­ 1870. La statuette est toujours dans son chêne, à l’abri d’une cavité creusée dans le tronc, même si ce n’est probablement pas celle d’origine. On ne saura sans doute jamais qui l’a placée là en 1736. Ce qui est sûr, c’est que ce culte modeste est toujours vivant, grâce à une messe célébrée dans la chapelle, tous les ans en septembre.

De cette histoire, Nicolas Balzamo retient aussi la notion de « religion villageoise » : « Les paysans bretons avaient besoin d’avoir une forme de religion particulière, bien à eux. Ils développaient des pratiques propres, une sorte de micro-christianisme lié à leur identité, en marge et en complément de la religion officielle ». La démarche du chercheur s’apparente, elle, à la micro-histoire, menée à l’échelle des individus pour comprendre l’histoire autrement que par l’étude des grands phénomènes. Micro-christianisme et micro-histoire, la même volonté de prendre en compte les individualités résonne à travers le temps.

Historien de l’époque moderne, Nicolas Balzamo est spécialiste d’histoire religieuse et notamment des différentes formes du surnaturel. Il donnera en mars prochain, à Neuchâtel, une conférence sur les rapports entre religion et sexualité, dans le cadre du 11festival « Histoire et cité », organisé sur le thème Comme par magie. Peut-on rendre impuissant par des moyens magiques ? Présente dès l’Antiquité, cette hypothèse, qui génère une véritable panique collective au XVIsiècle avec les noueurs d’aiguillettes dont parlera l’historien, trouve encore un écho de nos jours avec les pratiques des marabouts.
Légende peinture : Pieter Brueghel l’Ancien, La danse des paysans, huile sur panneau de bois, vers 1568, Vienne, Kunsthistorisches Museum, détail
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