Université de Franche-Comté

[Littérature du réel]

La mémoire ouvrière du Pays de Montbéliard reparaît

Quarante ans après sa première publication, Mémoires de l’Enclave fait l’objet d’une édition critique dirigée par des chercheurs du laboratoire ELLIADD de l’UMLP. L’ouvrage de Jean-Paul Goux, ainsi enrichi d’analyses, de commentaires et de photographies, fait revivre la condition ouvrière et le passé industriel du Pays de Montbéliard.

Enclave de culture protestante en France, le Pays de Montbéliard est aussi caractérisé par son histoire industrielle, faite d’entrepreneurs, d’ouvriers, de talents, de métiers et de contestations.

C’est ce passé industriel que raconte Mémoires de l’Enclave, paru en 1986 sous la plume de l’écrivain d’origine comtoise Jean-Paul Goux. Ce livre pionnier de la littérature du réel, reconnu pour être une référence du genre, a été publié à la suite d’une résidence d’écriture, une originalité aussi à cette époque. Aujourd’hui épuisé, malgré une réédition en 2003, l’ouvrage fait son retour en librairie en ce début d’année à l’occasion de son quarantième anniversaire.

Une édition critique dirigée par Pascal Lécroart, directeur du laboratoire ELLIADD, avec l’apport de chercheurs en sciences du langage, en littérature française et en histoire de l’université Marie et Louis Pasteur, de l’université Bourgogne Europe et de l’université de Strasbourg.

La réédition de Mémoires de l’Enclave s’inscrit en effet dans le cadre d’un vaste programme de recherche collectif, mené sur la base du fonds d’archives constitué par Jean-Paul Goux, et que l’auteur a confié à la MSHE Ledoux, chargée de la numérisation et de la conservation de cette importante documentation, avec l’appui des enseignants-chercheurs d’ELLIADD.

L’ouvrage, dans sa version critique, est complété de notes qui explicitent les situations, les personnes, les lieux rencontrés au fil des 456 pages de l’édition originale, afin d’en faciliter la lecture et la compréhension quarante ans plus tard.

Il témoigne également de la genèse de cette œuvre insolite dans la carrière littéraire de l’auteur, selon une méthode d’analyse dite de « génétique textuelle », chère aux spécialistes d’ELLIADD. Enfin, il est augmenté d’un cahier photographique, qui n’avait pas pu être édité comme prévu à l’époque : près de cent-cinquante clichés, pris alors sur le vif par le photographe Gilles Choffé, complètent aujourd’hui la parole écrite de leur impact visuel.

« La publication du livre résulte à l’origine d’une commande de La Cité, association de culture et de loisir travaillant au sein du comité d’entreprise de Peugeot, alors gérée par la CFDT et la CGT, qui souhaitait conserver la mémoire ouvrière du Pays de Montbéliard », explique Pascal Lécroart.

Mémoires de l’Enclave paraît au début des années 1980, alors même que la région est marquée par la désindustrialisation, les difficultés économiques et le chômage. Il raconte la condition ouvrière, entre amour du métier et révolte sociale, avec en toile de fond une histoire marquée par le paternalisme et l’évolution des conditions de travail, en particulier le travail à la chaîne. L’auteur s’invite dans les usines des familles Peugeot et Japy, à travers les témoignages qu’il recueille auprès des salariés, ouvriers et héros syndicalistes de ces industries emblématiques du territoire.

« Le cahier des charges orientait vers un roman, dans le souci d’éviter une accumulation journalistique d’anecdotes ou de stéréotypes. Mais le délai d’un an et demi s’avérait trop court pour mener à bien le projet sous cette forme, entre les entretiens à mener, la documentation à réunir et à analyser, et le travail de rédaction. Jean-Paul Goux a pris le parti de réaliser un  » livre-dossier « , construit de manière volontairement hétérogène et polyphonique dans son écriture, jamais dogmatique. »

L’auteur débute à la première personne par son journal, dans lequel il prend la qualité d’Informateur et pose précisément le contexte historique. Mais il le fait à la manière d’une fiction, qui pour le chercheur en littérature qu’est Pascal Lécroart, n’est pas sans rappeler le « réalisme magique » de Gabriel García Márquez.

La seconde partie du livre, de loin la plus longue, est celle des témoignages issus des entretiens, que l’auteur a retranscrits et entrecoupés d’analyses historiques, sociologiques ou anthropologiques.

« Mémoires de l’Enclave est un ouvrage de littérature autant que d’histoire. Outre le propos lui-même, c’est ce qui fait sa force, et c’est aussi ce qui l’a hissé au rang d’ouvrage de référence pour la littérature du réel contemporaine. »

 

« Japy a quand même été l’une des plus grandes maisons de France, à un certain moment. Pendant le XIXsiècle, je ne vois pas de maison qui ait eu l’importance de Japy. Japy était connu dans le monde entier. Avec le recul du temps, on se rend compte de la valeur de ce qu’il y a eu à Beaucourt. Je crois que les gens de l’époque ne le réalisaient pas ; ça leur paraissait normal, naturel.
Alors quand la Fonderie a été démolie, ça m’a fait quelque chose, hein !
Parce qu’en dehors de mon foyer, qu’est-ce qu’il y avait dans ma vie ? C’était la Fonderie ! Quarante-sept ans de vie, ça marque ! J’ai eu mon foyer, et après c’était la Fonderie, le modelage. »

L’ancien modeleur de Beaucourt, berceau de l’entreprise Japy

 

« On parle toujours des premiers congés payés mais jamais de la semaine anglaise. Vous vous rendez compte, ces femmes, je pense aux femmes surtout mais les hommes aussi, ces femmes qui travaillaient six jours par semaine, qui travaillaient le samedi, et elles avaient leur lessive à faire, elles avaient leurs courses à faire, quand est-ce qu’elles pouvaient les faire ? Les courses, elles les faisaient le soir, et les lessives, c’était le dimanche.
Et vous vous rendez compte que là, tout d’un coup… je ne sais pas comment c’est arrivé mais il n’y a rien eu, il n’y a pas eu de casse,
il n’y a pas eu de grand mouvement. Mettez-vous à la place de ces gens-là, surtout des femmes, tout d’un coup on leur dit : « Vous avez votre samedi après-midi ! » Ç’a été une explosion de joie, et personne n’en a jamais parlé. On parle de 36, mais cette apparition de la semaine anglaise… »

Georges, le cégétiste

 

« Des accidents, on en a vu de plus en plus, au fur et à mesure qu’ils ont augmenté les cadences de production. Et puis il y avait l’énervement, l’encombrement des locaux, la rapidité des mouvements à faire qui produisaient des accidents, des coupures, des ongles arrachés, les mains,
les yeux. Oh ! les yeux, énormément les yeux. »

L’infirmière de l’usine des Prés, à Beaucourt

 

« Si bien des lieux de l’Enclave sont désormais pour moi des lieux vivants, c’est à Robert C*** que je le dois […] Il faisait froid, sur cette colline du Fort-Lachaux exposée aux vents. Mais Robert C*** ne bougeait pas, il regardait maintenant la grande usine et tirait comme en conclusion les leçons du périple qu’il m’avait fait faire. J’avais vu, me dit-il, ce qu’était à l’Enclave l’emprise patronale sur le paysage : ces cités, ces églises et ces temples, ces écoles, ces « châteaux », ces magasins de ravitaillement, ces voies ferrées, ces routes, ces usines : tout cela qui avait été suscité et créé par l’initiative patronale depuis les débuts du siècle précédent, avait laissé dans le paysage des traces où les signes de l’ancienne puissance se mêlaient aux signes de la puissance actuelle, sans que celle-ci dissimulât les plus anciens. Le paysage avait tout conservé, il portait les marques successives du pouvoir qui l’avait modelé. »

L’Informateur

 

Légende livre : Goux J.-P., Mémoires de l’Enclave, Éditions Les Belles Lettres, 2026. Édition critique dirigée par Pascal Lécroart, avec Quentin Arnoud, Andrée Chauvin-Vileno, Corinne Grenouillet, Yvon Houssais et Odile Roynette.
Crédit photos : SCOP Cristel, Fesches-le-Châtel, 21 mai 1985. Photo Gilles Choffé
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