Université de Franche-Comté

[Conservation – restauration]

Protéger le patrimoine bâti des ravages du climat

Épisodes de sécheresse, pluies diluviennes et autres marqueurs du bouleversement climatique impactent la résistance du patrimoine bâti. En Suisse, un projet d’envergure auquel participent des scientifiques de la HE-Arc vise à établir des corrélations entre les dommages observés et des données climatiques, pour élaborer des plans de protection et de conservation adaptés à l’avenir.

 

De la mousse sur des toits de cathédrales, des traces d’effritement sur des statues en pierre, des parasites dans des plafonds en bois peint : au fil du temps, le changement climatique accentue les souffrances du patrimoine bâti. Évaluer les dégâts, déterminer les facteurs responsables et envisager les mesures de protection les mieux adaptées possible sont les objectifs successivement développés, à l’échelle de la Suisse, dans le projet Climate Resilient Cultural Heritage (CRCH).

Selon une démarche de science partagée, il est prévu que les résultats se traduisent en formations, guides et outils pratiques pour donner des leviers d’action aux acteurs de terrain, et qu’ils fassent l’objet d’un rapport à destination des décideurs politiques.

Édith Joseph et Joane Latty, chercheurs à la Haute école Arc Conservation-restauration, font partie de l’équipe responsable de ce projet au sein du Swiss Conservation Restoration Campus. Financé pour quatre ans (2024-2028) par l’Office fédéral de la culture, ce projet bénéficie également du soutien de fondations suisses et du fonds Swisslos du canton d’Argovie.

« Un sondage mené sur l’ensemble du territoire auprès des gestionnaires de patrimoine bâti a permis de recenser les dégradations constatées. Il s’agit ensuite de déterminer si ces modifications apparaissent liées à des impacts du changement climatique observés en routine, ou si elles ont été provoquées par un événement extrême, comme une inondation ou une tempête. »

Sur une centaine de réponses positives reçues, cinquante-trois ont montré un intérêt majeur par rapport aux objectifs de l’étude. Les sites concernés ont fait l’objet d’une répartition sur des cartes climatiques : l’idée est de mettre en rapport les données climatiques et les dommages subis par le patrimoine, pour déterminer la nature des facteurs d’impact et leur importance : les températures et leurs variations, la pluie, les alternances entre périodes d’humidité et de sécheresse, les temps de condensation…

« Dès le printemps 2027, des ateliers réuniront les acteurs de terrain et les chercheurs. Un logiciel donnera la possibilité de croiser les coordonnées GPS des sites avec les données climatiques de la zone concernée, incluant les probabilités d’événements extrêmes, pour déterminer les facteurs de stress pertinents pour chacun. » Ces évaluations aideront à formuler des recommandations et à adapter les plans de maintenance des sites.

Du château de Valère à Sion, dans le Valais, à l’église Saint-Martin de Zillis dans les Grisons, de l’hôtel Régina à Mürren, dans le canton de Berne, à l’université Miséricorde de Fribourg, les sites patrimoniaux étudiés reflètent la diversité climatique de la Suisse.

Ils font également preuve de variété dans les types de construction et les matériaux employés, pierre, brique, bois et métal essentiellement. Ce dernier est un objet d’étude privilégié à la HE-Arc Conservation-restauration ; il est aussi soutenu par le Réseau de compétences design et arts visuels (RCDAV) de la HES-SO.

Les tôles zinguées recouvrant l’ossature bois du séchoir à absinthe de Boveresse, dans le Val-de-Travers, et les encadrements en fer des fenêtres de l’entreprise Zénith, au Locle, des bâtiments datant tous deux de la fin du XIXe­ siècle, font particulièrement l’objet du suivi de l’équipe neuchâteloise.

 

Orages en sous-sol à la HE-Arc !

Depuis 2006, en collaboration avec l’université de Neuchâtel, Édith Joseph et ses collègues mettent au point des solutions « vertes » pour la restauration et la protection d’artefacts en cuivre, en fer, en zinc ou en aluminium : des « biopatines » élaborées à base de souches de champignons, qu’ils comparent à des revêtements organiques comme les cires microcristallines.

Comment les deux formes de traitement réagissent-elles à différentes conditions climatiques ? À Berne, à Lucerne, à Lausanne, des mesures sur des statues ou des façades de bâtiments traitées voilà une dizaine d’années selon ces méthodes seront également mises en relation avec des données climatiques : le procédé développé dans Climate Resilient Cultural Heritage trouve un prolongement spécifique à la HE-Arc, dans un projet annexe baptisé CRCH-FRAME.

« Nous verrons sur le terrain comment ces éléments métalliques évoluent en termes de corrosion et d’esthétique, si les traitements que nous proposons sont résistants par rapport à la nouvelle donne climatique. »

Il s’agit aussi pour les chercheurs de faire progresser les standards de référence en laboratoire. Ainsi, un climat chaud et humide favorise la corrosion des métaux, en particulier en présence de sels ou de polluants : dans ce contexte, de fortes pluies seraient-elles un facteur aggravant ? Si tel est le cas, il conviendra d’intégrer de nouvelles projections aux modèles, tenant compte de précipitations aujourd’hui réparties différemment sur l’année, d’orages plus fréquents ou de pluies se substituant à la neige à certaines altitudes.

Édith Joseph explique comment, dans le projet FRAME, des tests viennent compléter les observations : « Dans les sous-sols de la HE-Arc, on fait par exemple tomber des gouttes de pluie de très haut et de façon accélérée sur du métal traité, pour mimer une pluie d’orage et pouvoir constater son effet sur le vieillissement du métal. »

Plusieurs années seront nécessaires pour réussir à intégrer les bouleversements induits par le changement climatique aux standards de laboratoire. L’enjeu est de taille pour la protection et la conservation du patrimoine bâti en Suisse, qui, comme les pays d’Europe du Nord, affiche un réchauffement climatique deux fois plus marqué que la moyenne mondiale.

 

Crédit photos
1 : Le séchoir à absinthe de Boveresse – Photo Roland Zumbuehl – Photo Wikimedia Commons.
2 : Plafond de l’église Saint-Martin de Zillis. Photo Marcel Liesch Architekten.
3 : L’hôtel Regina à Mürren – Photo Matthias Vollmer

 

Contact(s) :
Haute école Arc
Conservation-restauration
Édith Joseph / Joane Latty
Tel : +41 (0)32 930 19 39 / 19 71
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