Université de Franche-Comté

[Changement d’affectation]

Bunkers militaires aux multiples destins

Bunkers déguisés en faux chalets, postes d’artillerie camouflés sous la végétation, kilomètres de galeries serpentant sous les montagnes et comprenant jusqu’à des usines d’armement et des hôpitaux souterrains, les fortifications militaires bâties pour les besoins de la défense et de la sécurité en Suisse, essentiellement au cours de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide, représentent un réseau d’une densité impressionnante.

Aucun registre officiel n’en dresse un inventaire précis, mais une réforme majeure de l’armée suisse en 1995 permet d’approcher sa réalité : 13 000 ouvrages militaires ont dès lors fait l’objet d’un déclassement, dont 8 000 sont des bunkers souterrains, pour moitié vendus depuis cette époque à des acteurs publics ou privés.

Le démantèlement d’une partie de la « forteresse alpine » pose la question de la réhabilitation de ces bunkers sous des formes nouvelles, et du devenir de la dimension symbolique qui a accompagné à la fois leur édification et la construction de l’identité suisse.

 

De caves à champignons en boîtes de nuit

Ces réflexions sont au cœur d’un projet piloté par Francisco Klauser, professeur de géographie politique à l’université de Neuchâtel, et qui vient d’obtenir un financement du Fonds national suisse (FNS) pour quatre ans.

« La mise en œuvre du projet intervient alors que l’armée suisse a décidé de stopper la vente de ces ouvrages militaires, voire envisage de réarmer certains d’entre eux. Ces prises de position sont motivées par la menace que fait à nouveau émerger la guerre en Ukraine sur le sol européen », précise Francisco Klauser.

La réaffectation des anciens bunkers prend des formes très disparates. Si certains sont conservés à titre historique ou patrimonial, considérés comme des « espaces de mémoire » qu’il faut rendre accessibles à la population, d’autres voient leur vocation sécuritaire perpétuée de nouvelles manières, par exemple à travers la création de data centers ou d’espaces de stockage pour des archives.

D’autres encore, grâce au microclimat souterrain ambiant, sont reconvertis en caves à fromages ou à champignons, ou en refuges écologiques pour les chauves-souris.

Le côté sombre des bunkers est également exploité pour créer des hôtels insolites, des escape games aux scénarios militaires ou des boîtes de nuit.

Francisco Klauser pointe les limites posées à ces réhabilita­tions. Elles peuvent être de nature juridique, notamment parce que les bunkers ne sont en général pas situés dans des zones à bâtir, ou d’ordre fonctionnel, en raison des difficultés propres à la vie souterraine : « L’aération, la déshumidification, l’électrification de locaux à visée d’hébergement, par exemple, représentent de véritables défis et des coûts d’entretien importants. »

Le chercheur et son équipe envisagent de considérer la problématique sous ces différents angles, comprenant la redéfinition concrète du rôle des bunkers militaires aujourd’hui, la signification symbolique et identitaire que ce changement représente pour la population actuelle, la question du secret aussi : « La forteresse alpine s’est construite en toute discrétion. Elle comporte plusieurs anneaux de sécurité, que des générations de réservistes de l’armée suisse ont participé à édifier », explique le professeur de géographie.

« Mais si beaucoup en avaient l’expérience pratique, personne n’en a eu de vision globale. Ce projet pourra aussi contribuer à forger une image plus complète et plus solide de ce qu’était l’organisation de la défense militaire en Suisse dans la deuxième moitié du XXsiècle. »

1 : Fort d’infanterie de Altkirch – Andermatt – Suisse. Vestiges d’un ancien bunker d’infanterie près de la caserne, en direction des gorges de Schöllenen. Photo Kecko, Flickr
2 : Pixabay

 

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