Université de Franche-Comté

[Archive naturelle]

Lire le passé dans des objets en bois

Le bois ne représente qu’un pourcentage infime des vestiges archéologiques. Mais il offre des informations capitales, pour la datation des objets comme pour la compréhension des contextes écologiques et historiques, à qui sait lire entre ses cernes.
Une spécialité des dendrochronologues du laboratoire Chrono-environnement, dont les résultats de nombreuses années de recherche prennent place dans une synthèse internationale consacrée à l’époque romaine.

Planter un chêne aujourd’hui revient à dire qu’il ne sera pas donné de le voir atteindre sa pleine maturité. Mais cela n’empêche en rien d’admirer ceux qui ont été plantés par d’autres en d’autres temps, des arbres dont les mensurations parfois impressionnantes donnent une idée du grand âge.

La science autorise même des retours précis vers le passé : un vestige de poteau médiéval renseigne sur l’arbre dont il est issu, et plus encore, sur le fonctionnement de la forêt qui l’a vu grandir. On peut connaître l’âge atteint par cet arbre au moment de son abattage au Moyen Âge, et de là remonter à la date de sa naissance à la fin de l’Antiquité.

Un voyage dans le temps sidérant proposé par la dendrochronologie, qui permet d’estimer l’âge des arbres et de comprendre leur histoire, à partir du comptage et de l’analyse des cernes de croissance inscrits dans leur bois­ (voir l’article Les cernes de ses bois de charpente racontent Notre-Dame paru dans le journal en direct n°307 juillet-août 2023).

À Besançon, l’actuel laboratoire Chrono-environnement fut le premier en France à engager une équipe de recherche autour de cette technique inédite.
Des instruments de mesure spécifiques à la dendrochronologie ont été développés et des premières datations effectuées dès les années 1980. Portant sur les habitats néolithiques de Chalain, le bâti gallo-romain ou médiéval, les charpentes du Haut Jura du XVIIIsiècle et jusqu’à celle de Notre-Dame, les analyses effectuées depuis représentent une somme colossale d’informations, servant la recherche en archéologie puis en écologie.

« Le bois présente la particularité d’être à la fois un objet et un arbre », souligne Olivier Girardclos, responsable de l’unité de dendrochronologie à Chrono-environnement. « Outre ses enseignements pour l’archéologie, c’est une archive naturelle, au même titre que les lacs ou les tourbières. Son étude aide à comprendre la dynamique forestière et les évolutions de l’environnement sur une période donnée. »

Des décennies de travail patient et innovant, d’analyse d’objets, de traitement de données, de mise au point d’instruments de mesure et d’élaboration de références, comme celle réalisée pour le sapin en France par François Blondel, alors en thèse à Chrono-environnement, encadré par Olivier Girardclos, et actuellement dendroarchéologue à l’université de Genève.

 

Une exploitation forestière intense

Ces recherches de longue haleine trouvent aujourd’hui une forme d’aboutissement et de reconnaissance dans un travail de synthèse consacré à la période romaine, produit par une équipe de recherche internationale.

Signée par plus de vingt auteurs, cette synthèse a récemment fait l’objet d’un article scientifique dans la revue PNAS1, à partir de données concernant 20 000 éléments en bois, dont pas moins de 3 000 ont été précisément datés et analysés à Chrono-environnement au fil des années.

Pieux, canalisations, planches, puits de fondations des constructions, ces artefacts proviennent pour l’essentiel de l’Est et du Centre de la France, qu’ont rejoints dans l’étude des bois trouvés ailleurs dans l’Hexagone, ainsi qu’en Allemagne, Suisse, Autriche, Belgique, Luxembourg et aux Pays-Bas.

La synthèse corrobore les conclusions émises par les chercheurs bisontins pour les sites d’Augustonemetum (Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme) et d’Oedenburg (Biesheim, Haut-Rhin), qui à eux seuls ont livré un millier de bois archéologiques.

« Les résultats montrent que les forêts d’Europe, du Nord des Alpes, ont été très exploitées durant l’Antiquité, surtout pendant la période romaine, entre le Ier siècle av. J.-C. et le Vsiècle ap. J.-C. La tendance est la même à l’échelle européenne qu’au niveau local », rapportent Olivier Girardclos et François Blondel.

Les analyses dendrochronologiques, en renseignant sur l’âge et la croissance des arbres, donnent aussi des éléments de connaissance sur leur provenance, sur la circulation du bois et les méthodes d’approvisionnement des Romains.

Sur le site de Clermont-Ferrand, les chênes utilisés témoignent, en raison de caractéristiques de croissance comparables, de facteurs environnementaux identiques : il est probable qu’ils aient été coupés dans la même forêt, et transformés sur place. Les sapins, eux, dont les indicateurs de croissance se montrent plus hétérogènes, ont sans doute été abattus dans les massifs de la chaîne du Puy où ils ont été débités en planches, avant d’être transportés sur le site pour y être travaillés en fonction de leur usage : la distance implique une étape de transformation intermédiaire.

Au camp d’Oedenburg, les armées romaines s’installent à la frontière du monde germain à partir de 14 ap. J.-C. Si localement la forêt avait déjà été très utilisée, son exploitation s’intensifie pour les besoins de construction du camp. « Il s’agit d’arbres anciens, ce qui signifie sans doute un développement des routes et du transport qui aurait favorisé l’accès à des forêts auparavant trop éloignées. »

Vers les années 120, l’âge des arbres utilisés diminue de manière significative : une fois la forêt éclaircie par les coupes, les chênes, qui sont sensibles à la lumière, ont grandi plus rapidement. Les arbres coupés sont donc beaucoup plus jeunes, pour un diamètre équivalent. C’est un signe d’une transformation des écosystèmes forestiers locaux, et d’une surexploitation des ressources.

À Clermont-Ferrand, le scénario est comparable, mais avec des usages du bois plus variés, comme l’artisanat ou le chauffage. « La forêt locale a tellement été sollicitée qu’on observe un report du chêne vers le sapin au IIsiècle ap. J.-C., alors que la ville antique atteint sa dimension maximale. »

Grâce à la dendrochronologie, la synthèse des données produites par les chercheurs à partir de différents sites archéologiques en Europe met en évidence l’importance de l’exploitation forestière à l’époque romaine et son impact sur la transformation de l’environnement. Elle invite à une meilleure compréhension de l’organisation des sociétés romaines et pose notamment la question de l’existence d’un système de gestion forestière à cette époque.

1Proceedings of the National Academy of Sciences

 

Crédit photos
1 : Bouwe van Oosten – Unsplash
2 : MONUDET – Flickr
3 : Peter Hoogmoed – Unsplash
4 : Yves Bernardi – Pixabay

 

Contact(s) :
Laboratoire Chrono-environnement
UMLP / CNRS
Olivier Girardclos
Tel : +33 (0)3 81 66 59 00
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