En 1865, la guerre de Sécession est achevée, la conquête de l’Ouest presque terminée. Une période réputée plus paisible et faste s’ouvre pour les États-Unis. Inspiré par la doctrine Monroe datant de 1823, qui met à distance l’Europe et toute nouvelle velléité colonialiste de sa part, le pays adopte une politique expansionniste pour s’imposer sur d’autres territoires du continent américain.
Les expéditions vers l’Arctique se multiplient : la découverte de cet océan glacial et des terres qui le bordent est une idée qui fait son chemin dès le milieu du XIXe siècle, marqué par le tragique échec de l’expédition Franklin et la mise en retrait des Britanniques dans la course au pôle Nord.
Politiquement et culturellement associé à la Norvège et au Danemark depuis des siècles, mais appartenant géographiquement au continent américain, le Groenland est à cette époque déjà une cible pour les États-Unis, et fait dès 1867 l’objet d’une offre d’achat de la part du gouvernement Johnson.
Dans la thèse qu’elle prépare au laboratoire CRIT de l’UMLP, Charlotte Navion s’intéresse à la conquête du Grand Nord par les États-Unis, au cours du demi-siècle qu’encadrent la fin de la guerre de Sécession et le début de la Première Guerre mondiale.
C’est dans l’image que la jeune chercheuse redécouvre ce passé. Peintures, photographies, livres illustrés pour enfants, affiches de spectacles, cartes postales, catalogues de jouets…, l’art et l’imagerie populaire fournissent une matière foisonnante et se nourrissent l’un l’autre, dans ce qui apparait être pour elle un « véritable écosystème ».
« Le pôle Nord est un point imaginaire, une abstraction mathématique, où le Nord magnétique1 occupe une position différente de celle du Nord géographique, selon une localisation variable. Sa réalité n’est pas tangible, difficile à cerner en raison de la banquise qui dérive en permanence. À la fin du XIXe siècle, la conquête du pôle Nord est avant tout une conquête imaginaire, entourée de mystère et de fantasmes. »
D’imaginaire à images, il n’y a qu’un pas. Les images de la conquête témoignent d’un certain pouvoir, et même les plus naïves laissent entrevoir des enjeux politiques, économiques et idéologiques. L’explorateur viril et adepte de la vie au grand air correspond ainsi idéalement au modèle de masculinité vanté par le président Theodore Roosevelt. Mais ce personnage parfait, dont s’est nourrie la mémoire collective jusqu’à nous, n’est pas le seul à partir à la conquête du grand Nord. Les femmes, les enfants et même les bébés font également l’histoire de l’exploration de l’Arctique !
1 Endroit de la surface terrestre qui attire vers le bas son champ magnétique. Le nord géographique correspond à l’axe de rotation de la Terre.Parmi les figures que Charlotte Navion a choisi d’étudier dans sa thèse, Joséphine Peary est exploratrice, comme son mari. C’est au cours d’une première expédition sur la banquise qu’elle donnera naissance à leur fille en 1893 !
« Elle écrira des livres pour enfants, illustrés de façon entremêlée de photos de famille et de clichés du périple. » Les femmes exploratrices sont rares et doivent justifier leur présence dans une expédition. La légitimité de Joséphine Peary repose sur le foyer qu’elle organise dans des conditions extrêmes, entre nuits et hivers polaires.
Nancy Columbia Eneutseak est, elle, une petite fille inuite, dont la naissance en 1893 coïncide, par le plus grand des hasards, avec celle du bébé des Peary, dans des conditions qui ne sont pas moins étonnantes : elle naît à l’exposition universelle de Chicago, où sa famille anime le village ethnographique Eskimo Village. Ballottée d’une exposition à une autre, celle qui deviendra une actrice renommée du cinéma muet maîtrise très tôt son image.
« Les représentations d’elle montrent la façon dont elle conserve une part de liberté dans le rôle stéréotypé qu’on lui demande de jouer. »
Directement inspirées de ce bébé présenté aux regards en costume traditionnel, naissent à leur tour les poupées « esquimaudes » : elles sont proposées dans les pages des catalogues de jouets, qui font leur apparition à la charnière des deux siècles, aux côtés de l’ours (teddy bear), qui troque ici et pour la première fois son statut de bête sauvage contre celui de peluche inoffensive.
« La poupée, qui porte des fourrures et des peaux, est elle-même animalisée. On assiste à une transformation du corps de l’autre en jouet, et cela n’a rien d’innocent », explique Charlotte Navion, qui rappelle :
« Les expositions universelles de cette époque sont marquées par des enjeux de pouvoir, favorisant le sentiment de supériorité de l’homme blanc ».
Dans ce contexte, il n’est guère surprenant de constater à quel point est minimisé le rôle de l’Afro-américain Matthew Henson, qui fait régulièrement partie des expéditions Peary.
Réduit pour la postérité à un rôle subalterne d’assistant, Matthew Henson est pourtant bien un explorateur à part entière. Il est sans doute le premier à atteindre le Nord géographique, et parle la langue inuite. « Toute une culture visuelle entoure Matthew Henson et mérite d’être mise en valeur. »
C’est l’un des objectifs de Charlotte Navion, dont la thèse est placée sous la cotutelle de l’université Marie et Louis Pasteur et de l’université du Québec à Montréal. Installée depuis deux ans au Canada, la doctorante a obtenu une bourse qui lui permettra de poursuivre ses recherches à la prestigieuse Smithsonian Institution, à Washington, avant de revenir en France.