À Lagos, au Nigéria, des composants de diverses origines géographiques abondent dans les magasins et les ateliers de Computer Village, et différentes économies s’entremêlent dans les ordinateurs de seconde main produits dans la mégapole africaine.
Réputée pour son dynamisme et sa formidable expansion, Lagos est l’une des plus grandes villes d’Afrique, et Computer Village, son marché de l’informatique, est le plus important du continent. C’est de là que l’ethnologue Alice Sala a étudié le marché d’ordinateurs de seconde main et de l’e-waste, et qu’elle en termine définitivement avec l’idée d’une circulation Nord-Sud des déchets électroniques et d’un continent croulant sous les rebuts occidentaux.
Dans la thèse qu’elle a réalisée à l’université de Neuchâtel, la chercheuse montre une réalité bien plus complexe, où se côtoient la récupération et le neuf, le bon marché et la qualité, où les composants proviennent d’Europe, des États-Unis et de Chine.
« À Computer Village, on ne peut parler de pratiques d’adaptation ou de survie, mais d’un véritable système économique, avec ses business men et ses success stories, témoigne Alice Sala. Les sources d’approvisionnement sont multiples. Par exemple, s’il est illégal d’importer du Royaume-Uni des ordinateurs non réparables en l’état, leur destruction fournit des pièces détachées de récupération, comme les barrettes de ram. Les composants plus fragiles, tels que les cartes-mères ou les écrans, sont achetés neufs en Chine. »
À Shenzhen et à Guangzhou, dans le delta industriel de la rivière des Perles, la surproduction chinoise liée à la sous-traitance des produits électroniques fournit ces pièces neuves de qualité. En Chine également, les commerçants de Lagos trouvent des pièces réparées dans les ateliers locaux et des batteries bon marché.
« Sur place, la diaspora nigérienne joue un rôle essentiel dans le négoce et l’exportation de ces composants, dont l’assemblage est réalisé à Computer Village par les revendeurs, qui ont de solides compétences de réparation. »
L’Europe, les États-Unis, la Chine, voire d’autres pays encore : c’est l’empreinte d’un vrai tour du monde que recèlent les ordinateurs de seconde main made in Lagos. L’ethnologue montre comment ces circulations sont un mélange de réseaux globaux de production (Global Production Networks) et de destruction, et crée le concept des GRRRs, les réseaux globaux de réutilisation, réparation et rénovation, pour décrire la réalité actuelle des réseaux commerciaux de ces ordinateurs.
Des réseaux qui, dès la fin de la décennie 1990 avec la Cloning Industry, ont permis d’équiper à moindre coût les structures gouvernementales, les écoles, les universités, les professionnels, la population, réduisant au fil des années la fracture digitale au Nigéria et dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest.
Alice Sala souligne que l’existence des réseaux économiques tissés par les commerçants de Computer Village date des années 1950. « Ces flux globaux d’approvisionnement et de réparation ont commencé à se mettre en place avec le secteur automobile, pour la remise en état de voitures japonaises. L’histoire s’est poursuivie avec l’informatique, et s’oriente aujourd’hui vers le software et la production de logiciels adaptés au marché local, qui ont investi Yaba, un autre quartier de Lagos. »