Les patois ne sont pas des dĂ©gradations du français mais des langues Ă part entiĂšre, hĂ©ritĂ©es comme lui du latin. Celui qui a longtemps prĂ©valu dans le Jura suisse appartient au domaine franc-comtois. Un qualificatif bien plus original quâil nây paraĂźt, puisque le reste de la Suisse romande Ă©tait jadis dominĂ©e par le francoprovençal.
Le franc-comtois est lui une langue dâoĂŻl, Ă lâinstar des parlers de la moitiĂ© nord de la France. Le patois du Jura suisse est donc une exception en Suisse romande, et lâactuelle frontiĂšre cantonale marquait une vraie limite linguistique.
Aujourdâhui, Ă Buix, Ă Chevenez ou Ă Lajoux dans le Jura suisse, Ă Levoncourt ou Ă Courtavon du cĂŽtĂ© français, certaines personnes connaissent encore le franc-comtois. Des locuteurs quâont rencontrĂ©s MĂ©dĂ©ric de Pury, Olivia Gerber et FĂ©lix LĂ©geret, tous trois Ă©tudiants en master Patrimoine rĂ©gional et humanitĂ©s numĂ©riques Ă lâUniversitĂ© de NeuchĂątel.
Leur mission ? Conserver les traces de ce parler en voie de disparition, sous la forme dâun Atlas sonore des patois du Jura, aujourdâhui accessible en ligne, et complĂ©tĂ© au fil du temps.
LâĂ©quipe du projet, guidĂ©e par Mathieu Avanzi, directeur du Centre de dialectologie de lâUniNE, marche dans les pas de lâabbĂ© Jolidon, qui lui aussi sâĂ©tait passionnĂ© pour la sauvegarde des parlers rĂ©gionaux. Ce jeune ecclĂ©siastique avait en effet rĂ©alisĂ© un travail formidable de recensement et de description des patois du Jura, couronnĂ© par une thĂšse soutenue en 1950.
ParallĂšlement Ă ses propres travaux, lâĂ©quipe entend valoriser ceux de lâabbĂ©, quâelle juge injustement tombĂ©s dans lâoubli. « Robert Jolidon a repris et adaptĂ© au contexte du Jura un questionnaire datant du tout dĂ©but du siĂšcle, qui avait servi Ă Ă©laborer les Tableaux phonĂ©tiques des patois de la Suisse romande. Aujourdâhui, les trois Ă©tudes historiques permettent de suivre lâĂ©volution des patois du Jura, notamment phonĂ©tiques, de 1900 jusquâĂ nos jours », explique MĂ©dĂ©ric de Pury.
Les jeunes chercheurs ont en effet, eux aussi, pris appui sur ce document sĂ©culaire pour mener lâenquĂȘte. Le sondage compte quelque cent-trente questions, permettant dâidentifier les mots et les prononciations en usage.
Car sâil existe bien un continuum linguistique sur le territoire, les mots peuvent prendre des formes diffĂ©rentes selon la rĂ©gion, voire entre villages voisins, trahissant rapidement lâorigine du locuteur. Par exemple, la façon de dire «âeuxâ/ellesâ» dessine les principales rĂ©gions du canton : yo en Ajoie, you dans les cĂŽtes du Doubs, lu dans les Franches-Montagnes et loĂ»e dans la VallĂ©e de DelĂ©mont.
Les patois disparaissent complĂštement des cantons de NeuchĂątel et de GenĂšve dans les annĂ©es 1930. Ă la fin du XIXe siĂšcle, bien que leur dĂ©clin sâamorce alors dans toute la Suisse romande, le franc-comtois reste la langue exclusive de certains habitants du Jura. Sâil nâest plus aujourdâhui employĂ© que par quelques personnes trĂšs ĂągĂ©es, prĂšs de soixante patoisants ont pu livrer leurs tĂ©moignages aux jeunes chercheurs.
Les locuteurs ne sont plus pratiquants pour la plupart, mais ils ont gardĂ© le souvenir du patois de leur enfance, celui de leurs parents, grands-parents, cercle dâamis ou voisinage, qui lâutilisaient au quotidien.
«âLes gens que nous avons rencontrĂ©s nous ont encouragĂ©s dans notre dĂ©marche. Ils Ă©taient ravis dâĂ©voquer le passĂ©, et nous ont permis dâaccĂ©der Ă une vie que nous ne pouvons pas connaĂźtre », raconte MĂ©dĂ©ric de Pury.
LââAtlas sonore rend disponibles les enregistrements originaux des patoisants, la transcription des phrases de franc-comtois en phonĂ©tique et en français, et livre de nombreux Ă©lĂ©ments de contexte, pour un ensemble riche et vivant. Accessible gratuitement, il intĂ©ressera les dĂ©fenseurs des parlers rĂ©gionaux comme les simples curieux, ainsi que les chercheurs en sciences humaines.