L’homme du Bichon doit son nom à la grotte dans laquelle il a été découvert voilà soixante ans près de La Chaux-de- Fonds. L’ancêtre helvète est en passe de devenir une référence mondiale en matière de séquence génétique : en lui offrant des conditions de température et d’hygrométrie idéales pendant 13 700 ans, la grotte a assuré une parfaite conservation de ce squelette, et par là même de son ADN. Après traitement d’un échantillon osseux et séquençage, 70 % du génome de l’homme du Bichon a en effet pu être restitué, ce qui est exceptionnel pour un squelette de son âge. Élevé au rang de référence génétique internationale, il partage la vedette avec un chasseur-cueilleur à peu près du même âge découvert dans le Caucase, qui à 13 300 ans, a été capable de produire autant d’informations génétiques que lui. Tous deux sont quasiment les plus vieux d’un panel de quelque sept cents squelettes d’Europe et d’Asie, issus de différentes époques de la Préhistoire, qui tous se sont prêtés à une analyse de leur ADN pour que les chercheurs comprennent mieux leurs origines et leur évolution.
Werner Müller, archéozoologue à l’université de Neuchâtel, a participé à cette grande étude internationale, dont les résultats ont été publiés dans Nature Communications en novembre dernier. « Au cours de la dernière décennie, le séquençage de l’ADN, devenu incroyablement plus rapide et moins coûteux grâce aux progrès technologiques, a permis de mieux comprendre l’histoire des différentes populations humaines. »
L’Europe a été peuplée par l’Homme de Neandertal de 200 000 ans jusqu’à 30 000 ans avant notre ère. L’Homme moderne, ou Homo sapiens, lui succède, « sans que l’on ait d’explication scientifique définitive à ce phénomène », raconte Werner Müller. Avec l’Afrique pour berceau, sa population s’étend jusqu’au Proche-Orient puis en Europe et en Asie. Il a existé une période pendant laquelle les deux groupes se sont croisés, et dont on trouve encore les traces, puisque « le génome d’un Suisse aujourd’hui comporte 2 à 4 % d’ADN de l’Homme de Neandertal », affirme le chercheur.
Jusqu’à présent, on pensait que trois populations humaines issues de l’Homo sapiens étaient à l’origine des peuples européens actuels. On sait désormais, grâce aux conclusions que la dernière étude génétique a rendues, qu’un quatrième groupe compte également au nombre de nos ancêtres. Il s’agit des éleveurs Yamnaya, qui du Nord de la Mer Noire sont parvenus en Europe voilà quelque 5 000 ans, aux débuts de l’âge du bronze.
Les gènes de ce groupe, issu des chasseurs-cueilleurs du Caucase, sont toujours présents dans toute l’Europe occidentale. Cette population aurait supplanté dans nos contrées celle qui y vivait auparavant, à laquelle appartenait l’homme du Bichon. « On ne peut parler d’extermination d’un groupe par un autre, mais plutôt, et là encore, d’extinction de l’un au profit de l’autre », précise Werner Müller.
Tout comme en matière de déplacement de population, on ne peut parler de migration au sens commun, c’est-à-dire comme le résultat d’une décision de partir d’un lieu pour s’installer dans un autre, mais plutôt de l’extension progressive d’un groupe à partir d’un lieu de vie originel. Quatre grands groupes de populations ancestrales seraient donc à l’origine des Européens d’aujourd’hui, métissant les peuples au fil des millénaires et par-delà les territoires. La preuve en est que si l’homme du Bichon avait élu domicile à la Chaux-de-Fonds, très peu de ses gènes subsistent dans l’ADN d’un individu suisse des années 2000 !