Université de Franche-Comté

Révolutions à répétition

Du Vieux Continent au Nouveau Monde, la révolution, ou plutôt les révolu­tions écrivent de nombreuses pages d’histoire aux XVIIe et XVIIIe siècles. L’Angleterre en 1688, l’Amérique en 1776 et la France en 1789 : ces trois-là sont sans conteste les plus marquants des épisodes qui ont jalonné la période. Elles n’en sont pas moins très différentes dans leur déroulement comme dans leur essence. L’ouvrage Le siècle des révolutions, 1660-1789 apporte une vision inédite, historique et comparative d’événements majeurs, aux répercussions décisives.

Révolution ? Le terme se prête à bien des réalités. C’est particulièrement vrai aux XVIIe et XVIIIe siècles, où il pouvait aussi bien qualifier une véritable insurrection que la chute d’un ministère ou un changement d’alliance internationale. Les épisodes révolutionnaires sont cependant réellement nombreux en cette période charnière, à l’origine de bouleversements politiques et sociaux importants, voire extraordinaires. En Europe, des troubles d’intensité plus ou moins variable éclatent à Genève, en Irlande, en Hollande, aux Pays-Bas autrichiens, l’actuelle Belgique. Les révolutions anglaise, américaine et française sont d’une envergure majeure et ont, chacune avec ses caractéristiques propres, gagné un statut de modèle qui n’a pas manqué d’influencer les autres. En 1688, après une période marquée par la tentation d’un pouvoir absolu et quelques années de république sous la férule de Cromwell, le « laboratoire anglais » propose l’établissement d’une monarchie limitée par le Parlement, selon une recette déjà bien connue des Anglais.

À l’inverse, en conduisant à l’indépendance des colonies britanniques qui deviennent les premiers États-Unis d’Amérique, la révolution américaine de 1776 est d’un caractère totalement novateur. « L’année sans pareille » que vit la France en 1789 annonce, elle, des bouleversements impensables, sans précédent, sur fond d’enthousiasme populaire et de folie meurtrière, et cloue de stupeur le monde entier. « Le concept de révolution change au fil des événements, l’idée de nouveauté entre bientôt pleinement dans sa définition. La révolution se durcit également. Après 1789, personne n’osera plus qualifier un simple changement de ministère de révolution ! », raconte Edmond Dziembowski, qui signe avec son ouvrage Le siècle des révolutions une formidable analyse historique, extrêmement documentée. Professeur d’histoire moderne à l’université de Franche-Comté et chercheur au Centre Lucien Febvre, Edmond Dziembowski est spécialiste du XVIIIe siècle et de ses tourmentes politiques, en Europe et en Amérique du Nord. Dans un précédent livre, il décrit la guerre de Sept Ans, qui de 1756 à 1763 opposa la Grande-Bretagne et la France pour leur suprématie coloniale, et entraîna une partie du monde dans un conflit préfigurant la Première Guerre mondiale. Il note, côté français, la naissance de l’idée de « citoyenneté active », qui fondera l’esprit de 1789. « Cet exemple montre combien les épisodes révolutionnaires sont reliés entre eux, s’inspirent les uns des autres jusqu’à, pour certains, se démarquer par des idées novatrices et des actions spectaculaires. »

« Vivre libre ou mourir »

Fidèle au passé, la révolution anglaise de 1688 peut paraître bien fade par rapport à ses successeurs. Elle conserve pour socle un système politique traditionnel, la monarchie limitée, l’institution législative voyant cependant ses pouvoirs renforcés par rapport à la couronne. Le modèle anglais guidera différentes rébellions sur le continent européen, avant d’être balayé par le vent nouveau apporté d’outre Atlantique. En 1776, la déclaration d’indépendance américaine se double de la déclaration des droits de l’État de Virginie, qui prévoit la possibilité de faire table rase d’un système politique en cas de tensions graves dans le pays. Pionnière en son genre, celle-ci sera une source d’inspiration pour les révolutions suivantes, qui seront nombreuses à s’accompagner elles-aussi de déclarations des droits de l’Homme, d’engagements et de serments.

Le modèle américain supplante désormais le modèle anglais en Europe. La révolution française est une parfaite illustration de ce changement de cap. Dans ses premiers mois, elle se borne à vouloir reconsidérer le pouvoir monarchique selon l’exemple anglais. La convocation des États généraux puis le serment du Jeu de Paume, donnant naissance à la première Assemblée nationale, font résolument entrer la révolution dans le camp de la nouveauté. « Un acteur majeur apparaît sur scène, c’est le peuple, et cela change tout. Le peuple fait enfin entendre sa voix et comprend qu’avec cette prise de parole, tout devient possible. » Même l’abolition des privilèges, concept sur lequel repose toute la construction de l’Ancien Régime : la nuit du 4 août était impossible à imaginer encore quelques mois auparavant. « À la veille de la prise de la Bastille, la révolution de France semble réussie, mais la Révolution française ne fait que commencer. » Avec elle s’établit un modèle inédit.

Le peuple puise dans l’idéal des Lumières de quoi justifier son idéologie et ses revendications, a conscience de vivre dans un siècle de progrès. Les idées circulent, bien mieux qu’on le croit. « Au XVIIIe siècle, un Français sur deux sait lire », rappelle Edmond Dziembowski. Même si les contextes politiques sont différents d’un pays à l’autre, les liens se développent et les connexions sont fortes. Parallèlement la conception de l’histoire change. Jusque-là vue avec fatalisme comme un éternel recommencement, l’histoire prend désormais la mesure de la notion de progrès et porte l’espoir de temps meilleurs. « Se nourrissant des progrès accomplis par les sciences, les lettres et les arts, cette époque devait nécessairement s’achever par un tel feu d’artifice » souligne Edmond Dziembowski à propos de 1789. Et le siècle durer 130 ans. Il n’en fallait pas moins pour contenir toutes ces révolutions.

 

Dziembowski E., Le siècle des révolutions, 1660-1789, Éditions Perrin, 2019

Dziembowski E., La guerre de Sept Ans, 1756-1763, Éditions Perrin, 2015. (Prix Chateaubriand 2015, prix Guizot 2015 de l’Académie française. Réédition en 2018 en format poche.)

Contact(s) :
Centre Lucien Febvre - Université de Franche-Comté
Edmond Dziembowski
Tél. +33 (0)3 81 66 54 33
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