Université de Franche-Comté

GRAND FORMAT
Matériaux tous azimuts

Les matériaux de demain ne manquent pas d’audace. Inventifs à plus d’un titre, ils développent des propriétés inédites en même temps qu’ils suivent des options bien différentes pour y parvenir. Rien de comparable entre des polymères susceptibles de faire changer un objet de forme, des hydrures capables de faire passer l’hydrogène de l’état gazeux à l’état solide, ou des fibres végétales quittant le domaine textile pour investir celui de la mécanique. Rien, si ce n’est leur nouveauté et les développements qu’ils rendent possibles…

Impression 4D en gestation

Image par Splotramienny de Pixabay

Decepticons, Autobots et autres Transformers ne feraient-ils bientôt plus partie du domaine de la science-fiction ? Enseignant en conception mécanique à l’UTBM et chercheur au laboratoire ICB, Frédéric Demoly et son équipe du département COMM travaillent à mettre au point des objets capables de se déployer et de se reconfigurer selon de nouvelles formes. On connaît le canapé convertible qui se transforme en lit deux places ou la table escamotable s’agrandissant pour accueillir plus de convives : si la comparaison se tient, elle s’arrête là. Car les objets dont il est question ici seront capables de se transformer sans intervention humaine ou sans l’intermédiaire d’un quelconque actionneur : ce sont les matériaux qui les composent qui, par eux-mêmes, impulsent un mouvement, un changement de forme ou de propriété. Ces matériaux répondant à des stimuli sont dits intelligents. Il s’agit de polymères à mémoire de forme susceptibles de retrouver leur état initial après déformation, d’hydrogels capables de s’étendre ou de se contracter au contact de l’eau, d’élastomères à cristaux liquides dont les comportements sont réversibles et répétables…

Des matériaux connus, obtenus par impression 3D, mais qu’on ne sait pas encore intégrer directement à l’objet que l’on veut doter de mouvement. Combinant matériaux intelligents et fabrication additive, l’impression 4D est la technologie qui permettra cette prouesse. L’équipe de l’ICB-COMM reconsidère la conception de la fabrication d’un objet selon cette idée, dans l’objectif de mettre au point les premières machines d’impression 4D. Elle est l’une des seules au monde à travailler sur ces aspects de conception totalement novateurs, pour lesquels elle développe des théories basées sur la méréotopologie spatiotemporelle, des ontologies modulaires pour cartographier les connaissances métier, des méthodologies de conception et de simulation, et des outils numériques à base d’intelligence artificielle symbolique et connexionniste, en collaboration notamment avec Georgia Institute of Technology (Atlanta, USA), University of Colorado (Denver, USA) et l’université de Lorraine.

 

Comportements intelligents et évolutifs

Chaleur, humidité, lumière, électricité sont les stimuli qui enclenchent la réponse du matériau intelligent, provoquant la reconfiguration de l’objet. On peut imaginer une voiture ou un drone qui, au seul contact de l’eau, deviennent amphibies. Ou un robot qui se reprogramme en fonction des pièces qu’il doit saisir sur une chaîne de montage. Les stimuli déterminent donc les matériaux auxquels il est possible de recourir pour accomplir ces performances et créer des objets reconfigurables dans le temps. Il s’agit dès lors de trouver les meilleurs paramétrages pour répartir cette matière intelligente à l’intérieur d’une structure. « Des modèles à base de voxels, autrement dit des pixels en 3D, servent à représenter un objet sous forme géométrique et à concevoir, simuler et prédire le comportement des matériaux intelligents à l’intérieur de cet objet ; ces modèles serviront à piloter la fabrication additive de l’ensemble, en intégrant les matériaux actifs exactement là où ils le prévoient ». Les recherches en conception pour l’impression 4D ont démarré voilà quelques années seulement au niveau mondial. En cinq ans, l’équipe comtoise a su convaincre de leur intérêt, et a récemment obtenu deux financements majeurs pour développer ses travaux : l’un pour l’acquisition d’équipements, auprès de la Région Bourgogne – Franche-Comté (projet PAN, 2019-2022), l’autre pour énoncer une théorie de conception de ces objets évolutifs, dans ce domaine tout nouveau de l’impression 4D (projet PIA I-SITE HERMES, 2018-2021).

 

Quand la matière donne l’alerte

L’orchidée imprimée à base d’hydrogel se met en mouvement au contact de l’eau – Vidéo

Autre possibilité de rendre des matériaux intelligents : intégrer des composants électroniques (LEDs, transitors…), des composants piézoélectriques ou encore des palpeurs ultrasonores capables d’interroger la matière, de se reconfigurer en fonction des informations obtenues et d’agir. Ces intégrations sont dites complexes car elles font intervenir jusqu’à 200 éléments à positionner de manière précise et susceptibles de fonctionner ensemble.

Yann Meyer et Rémy Lachat en ont fait un de leurs thèmes de recherche privilégiés. Chercheur au laboratoire Roberval de l’UTC (université de technologie de Compiègne), Yann Meyer est spécialiste des systèmes vibratoires et mécatroniques. Expert en procédés de fabrication des matériaux composites, Rémy Lachat effectue ses recherches au sein de l’équipe COMM à l’ICB. Tous deux assurent des enseignements en mécanique à l’UTBM. « Les compétences acquises pendant des années sont mises en application dans différents domaines, créant des connaissances nouvelles qui à leur tour viennent nourrir notre savoir-faire. »

Les développements s’opèrent dans une optique de coconception mettant en synergie la science des chercheurs et les compétences métier des industriels. Le diagnostic de la matière est une application particulièrement visée : la matière est analysée en temps réel, lors d’une opération de maintenance ou d’un processus de fabrication, donnant à tout moment la possibilité d’intervenir pour corriger un défaut ou régler un problème. « En fonction des informations obtenues, l’électronique de commande est susceptible de se reconfigurer pour aller chercher de nouvelles données ou pour intervenir. » S’il n’est pas encore question ici que la matière agisse par elle-même, elle a en tout cas la possibilité de lancer un message d’alerte pour prévenir d’une anomalie. Les chercheurs travaillent par exemple à l’intégration de capteurs piézo-électriques dans des matériaux composites pour établir un bilan de fatigue de pale d’éolienne ou de cuve de transport de fluides.

Des procédés analogues permettent de contrôler la qualité d’une réparation ou de repérer le temps de durcissement d’un matériau composite, une information utile pour optimiser une chaîne de fabrication. Toutes les déclinaisons semblent possibles : fabriquer des guêtres de protection pour un cheval, capables de repérer les endroits où leurs tibias prennent des coups, comme doter une prothèse de main de la possibilité de prévenir son utilisateur qu’il a fait tomber ses clés, par une lumière led ou une pression sur le bras… « La démarche de conception, centrée sur l’utilisateur, ses besoins, ses souhaits, ses capacités, oriente beaucoup de nos travaux actuels vers le bien-être, la santé et le handicap. Menée avec Florence Bazzaro, du laboratoire ELLIADD, elle nous permet de garantir l’acceptabilité, l’utilisabilité et l’utilité des produits développés, tout en assurant leur viabilité économique. Par ailleurs, c’est une approche que nous inscrivons dans des réflexions assez poussées autour des notions de produits écoconscients », concluent les chercheurs.

 

Structurer la matière pour qu’elle protège du bruit

Donner une structure particulière à des matériaux leur confère des propriétés inédites. On parle de métamatériaux, car ils ne sont pas à proprement parler nouveaux. Du bois, du verre, des polymères ou encore du métal peuvent ainsi adopter des comportements inhabituels dès lors qu’on les structure selon une forme spécifique, ce qui permet de contrôler la propagation des ondes qui les traversent. C’est ainsi que les chercheurs du département MN2S de l’Institut FEMTO-ST obtiennent des matériaux qu’ils nous protègent du bruit. Des tra­vaux initiés par Abdelkrim Khelif et Mahmoud Addouche, développés par Aliyasin El Ayouch dans sa thèse consacrée aux métamatériaux acoustiques en 2012.

Panneau de bois structuré Metabsorber © S. Quarroz

Les recherches ont donné naissance à des panneaux structurés dans leur épaisseur, percés et/ou rainurés selon des formes géométriques étudiées pour absorber ou réfléchir les ondes acoustiques. Le procédé est révolutionnaire, il a conduit au dépôt de deux brevets internationaux fin 2015, et à la création de la start-up Metabsorber pour le développement et l’industrialisation de métamatériaux acoustiques.

Toutes les options semblent possibles, pour lutter contre les bruits nuisibles comme pour améliorer la qualité de la diffusion de certains sons. Ainsi dans un espace fermé comme une salle de réunion, une grande partie des ondes sonores ricochent sur les parois et les murs, et leur réverbération s’amplifie au fil d’une journée de travail. Pour limiter voire supprimer ce phénomène, les métamatériaux acoustiques absorbent les ondes indésirables. Placés autour de groupes de ventilation, ils stoppent les bruits de moteur tout en laissant circuler l’air. Dans un théâtre, l’architecture des panneaux est étudiée pour réfléchir les ondes de manière appropriée dans la salle plutôt que les absorber, évitant ainsi un son trop feutré.

Les métamatériaux acoustiques se glissent partout, dans une cloison de séparation en bois, une étagère en métal et en verre, un bardage de mur extérieur en PVC… Ils sont même capables de s’attaquer aux ondes à basse fréquence, porteuses de sons graves, inaccessibles aux absorbants classiques : les longueurs d’ondes correspondant à ces sons, 350 Hz ou moins, atteignent dans une proportion inverse 1 mètre ou plus, et supposeraient des dispositifs acoustiques d’épaisseurs comparables. « Les métamatériaux sont efficaces même à très petite échelle : 1 cm dans une structure bois ou polystyrène est souvent suffisant », indique Aliyasin El Ayouch. Outre les propriétés acoustiques recherchées, les designs sont étudiés pour garantir les caractéristiques mécaniques des matériaux et mettre l’accent sur leur aspect esthétique. Le marché prioritairement visé est le bâtiment, à travers les collectivités, cantines scolaires, salons industriels, bureaux en open space… « Les métamatériaux acoustiques pourraient à l’avenir s’intégrer à l’architecture des villes de nouvelle génération, pour lesquelles lutter contre le bruit sera une priorité. »

 

Metabsorber : les métamatériaux vont faire grand bruit

Cloison acoustique – Metabsorber

Elle vient tout juste d’être créée ce début novembre 2019 : Metabsorber est la suite logique du programme de recherche éponyme et d’un procédé qui signe une véritable rupture technologique. Les métamatériaux acoustiques sont la preuve d’une efficacité et d’une faculté d’adaptation telles qu’ils devraient rapidement s’imposer dans la conception des bâtiments et des aménagements d’espaces intérieurs. Cofondateur et dirigeant de la start-up, Aliyasin El Ayouch reçoit le soutien de l’Institut FEMTO-ST, à l’initiative de cette aventure scientifique, et souhaite très vite s’entourer d’une équipe assurant le développement technologique et commercial de ses produits, en lien fort avec le tissu industriel. Encouragée par de nombreux prix décernés au niveau national ou en région, Metabsorber souhaite mettre son innovation au service de la lutte contre les nuisances sonores, dont les conséquences délétères sur la santé sont aujourd’hui reconnues. Pour ne citer qu’un chiffre : le coût social du bruit est estimé à 57 milliards d’euros chaque année en France. Vidéo

 

Broches et vis résorbables

Si les fils résorbables en fibres de polymère sont depuis longtemps utilisés en chirurgie, les dispositifs employés pour aider les os à se reconstruire en cas de fracture, comme les broches et les vis métalliques, nécessitent toujours d’être implantés puis en général d’être retirés, un protocole imposant deux interventions chirurgicales. Les premiers implants résorbables métalliques commencent cependant à faire leur apparition sur le marché. Le matériau vedette est le magnésium, qui présente l’avantage d’être l’alliage le plus proche de l’os humain en termes de densité et de rigidité, une particularité donnant le meilleur comportement mécanique au couple os-implant. Par ailleurs, le magnésium est éliminé naturellement par l’organisme, mais ce qui apparaît là aussi comme un avantage présente des limites : la dissolution du magnésium, si elle est trop rapide, empêche une bonne reconstruction de l’os. De plus, elle génère des bulles d’hydrogène qui, si elles ne sont pas évacuées rapidement, constituent des poches de gaz responsables d’un retard de guérison, et dans les cas les plus sévères, de nécroses des tissus osseux, voire du blocage de la circulation sanguine lorsqu’elles se trouvent dans les vaisseaux sanguins, laissant craindre le décès du patient.

Pièce en cours de traitement PEO 2- © HE-Arc

Pour que le processus de dissolution du magnésium s’opère de manière lente et adaptée au fonctionnement de l’organisme, une équipe de chercheurs1 menée par Oksana Banakh à la Haute Ecole Arc Ingénierie a mis au point un nouveau procédé électrochimique retardant la corrosion du magnésium. « Une couche de protection est obtenue par un traitement de surface connu sous le nom de conversion anodique, anodisation électrolytique ou encore éloxage. La surface du métal, ici le magnésium, se convertit progressivement en une couche céramique d’hydroxyde métallique (Mg(OH)2) résistante à la corrosion et à l’usure.

Cependant, à la différence avec le procédé classique, largement utilisé dans l’industrie, l’oxydation du métal est ici assistée par microarcs, qui en apportant une grande énergie à la couche en croissance, en améliore la structure et la résistance à la corrosion », explique Tony Jourdot, collaborateur technique. La couche céramique résiste beaucoup mieux à la corrosion que l’alliage métallique de base, retardant le moment où celui-ci est altéré à son tour : le phénomène de dissolution du magnésium est progressif et contrôlé, la stabilité de l’implant garantit une bonne consolidation de l’os et sa disparition graduelle ne provoque pas d’effets secondaires dans l’organisme. « Les alliages de magnésium sont très utilisés en chirurgie orthopédique sur le continent asiatique, car ils sont beaucoup moins coûteux que l’acier ou le titane.

En Europe, ces implants biodégradables commencent à faire leur apparition sur le marché. Notre procédé pourrait leur apporter une meilleure qualité, et offrir de nouveaux débouchés aux industriels de l’Arc jurassien franco-suisse, qui maîtrisent les techniques électrochimiques de traitement de surface. Cela permettrait de stimuler la compétitivité et la croissance économique de notre région par l’introduction de méthodes innovantes. »

 

Fibres végétales et performances mécaniques

Astino, Italie – © Ssuchy

Le chanvre, le lin, l’ortie, les sarments de vigne sont quelques-uns des végétaux impliqués dans la mise au point de composites biosourcés, dans l’objectif de remplacer un jour les matériaux issus du pétrole. Elle continue à étonner, pourtant l’idée est loin d’être fantaisiste, et s’appuie sur une connaissance parfois millénaire des propriétés de ces plantes. Si le chanvre, par exemple, connaît un regain d’intérêt depuis 10 ou 15 ans, il a été utilisé de la graine à la tige pendant plusieurs milliers d’années, pour des applications médicinales aussi bien que pour la réalisation de cordages ou de textiles. Très résistant, le chanvre ne nécessite ni pesticides ni irrigation. Les nouvelles variétés développées depuis les années 1950 pour la culture l’ont en outre débarrassé de ses substances psychotropes nocives. La production de chanvre n’atteint cependant qu’une faible part de la production de fibres végétales mondiale, et la filière, malgré les initiatives prises, peine à se faire une place en Europe.

À l’Institut FEMTO-ST, Vincent Placet et son équipe s’intéressent particulièrement aux fibres contenues dans la tige du chanvre pour mettre au point des textiles techniques, qui serviront notamment à la fabrication de renforts mécaniques. « Obtenir ces produits est le résultat de façons de cultiver, de récolter et de transformer le chanvre dont il faut retrouver le savoir-faire en Europe. » Vincent Placet coordonne le projet SSUCHY pour lequel les chercheurs travaillent avec la filature du groupe italien Marzotto, qui, forte de plus de 180 ans d’expérience, est la seule en Europe à savoir tisser les deux fils de base comme requis pour les applications haute performance. Des applications pour des marchés de niche autant que pour des productions de grande consommation, un large spectre que les chercheurs souhaitent valoriser par le choix des démonstrateurs qu’ils mettent actuellement au point : un tableau de bord pour le cockpit d’un avion électrique, évidé à plusieurs endroits pour l’emplacement de cadrans ; un faux-plancher de coffre de voiture à produire à des milliers d’exemplaires ; un châssis de scooter électrique aux performances mécaniques irréprochables ; une enceinte, parce que le chanvre possède aussi d’excellentes propriétés acoustiques.

Vidéo « Traitement du chanvre, des plantes aux fibres alignées »

© Ssuchy

Selon les utilisations, le chanvre est associé à une résine particulière pour obtenir les caractéristiques voulues : la résistance aux vibrations et au feu pour l’aéronautique, la thermoplasticité pour les accessoires automobiles, et dans la plupart des cas la légèreté, qui, associée à des performances mécaniques éprouvées, fera des biosourcés des matériaux susceptibles de détrôner le carbone. « Tous les développements à base de chanvre n’atteignent aujourd’hui pas le même degré de maturité. Les produits non tissés pour l’isolation ou les fibres courtes transformées pour les besoins de la plasturgie sont des fabrications peu exigeantes et ont fait l’objet de grandes avancées ; les textiles techniques demandent un traitement plus complexe.

Notre but est de faire tendre nos projets vers un haut niveau de maturité, proche de l’industrialisation », explique Vincent Placet. SSUCHY est la première étape d’une démarche tournée vers le développement durable, qui devra encore voir débloquer des leviers technologiques comme le recyclage des matériaux biosourcés, le terme ne signifiant nullement qu’ils sont biodégradables. Affichant l’ambition de participer à la création et au maintien d’une chaîne de valeur du chanvre en Europe, SSUCHY est un projet H2020 concernant 6 pays et regroupant 10 organismes de recherche ou universités, 6 entreprises industrielles et un pôle de compétitivité. Débuté en 2017 pour une durée de 4 ans, il est doté d’un budget global de 7,4 millions d’euros.

 

Le plomb attiré par les algues

Billes de matériau hybride alginate-silice 2 Photo Jérôme Husson

Une solution naturelle pour lutter contre la pollution de l’eau, c’est un pari que souhaitent remporter le chimiste Jérôme Husson et son équipe à l’Institut UTINAM. Là encore, il s’agit d’associer les matériaux pour créer un hybride doté des propriétés voulues : l’alginate, pour sa capacité à attirer les métaux, et la silice, pour sa résistance mécanique. L’alginate est un polymère naturel issu d’algues brunes, ici du genre Sargassum. Sa structure chimique le rend intéressant pour fixer les éléments métalliques et son association avec la silice permet d’obtenir un matériau solide sous forme de poudre, facile à filtrer.

« Différents diamètres de particules de poudre sont testés, jusqu’à plusieurs millimètres, pour déterminer quels sont les composés les plus efficaces », explique Jérôme Husson. C’est par interactions électrostatiques que les ions métalliques, chargés positivement, sont attirés par la poudre hybride, de charge négative. Si les chercheurs travaillent principalement à extraire le plomb des eaux contaminées, parce qu’il est une source majeure de pollution, des expérimentations sont également menées sur le cuivre, le zinc ou encore le nickel. « Les résultats sont très satisfaisants pour le plomb, l’une des étapes ensuite sera de réussir à l’extraire lorsqu’il est combiné à d’autres éléments chimiques. »

Les expériences sont pour l’instant menées en laboratoire avant de passer à la mise au point d’un module de filtration qui pourrait être installé directement dans un cours d’eau, l’objectif à terme étant d’atteindre un niveau de développement industriel. Les recherches amorcées voilà environ six ans font actuellement l’objet d’une thèse de doctorat en collaboration avec l’université de Djibouti. Les algues sont récoltées le long des côtes de ce pays où elles se trouvent en abondance, avant de faire l’objet de manipulations en laboratoire pour en extraire l’acide alginique dont est dérivé l’alginate. Outre son intérêt pour la mise au point d’un dépolluant efficace et naturel, le procédé est aussi une opportunité pour valoriser ces algues, souvent invasives.

 

Hydrures métalliques pour stockage d’hydrogène

Assurer le stockage de l’hydrogène est un défi à remporter pour que ce vecteur d’énergie devienne plus largement exploitable. L’une des solutions consiste à le stocker à l’état solide, sous forme d’hydrures métalliques : les molécules d’hydrogène sont absorbées dans ce composé chimique constitué de fer, de titane et/ou de magnésium, puis restituées à la demande sous forme de gaz, en chauffant le matériau. Cette technologie est déjà utilisée, notamment par la société Mahytec à Dole, spécialiste mondial du stockage de l’hydrogène pour l’alimentation des piles à combustible dans les véhicules ou pour l’habitat. Elle ne continue pas moins à faire l’objet de recherches en sciences des matériaux pour améliorer le procédé. Le développement d’hydrures de haute performance à base de poudres métalliques nanostructurées est l’un des projets que mène Nour-Eddine Fenineche, chercheur à l’ICB, en collaboration avec Omar El Kedim, chercheur à l’Institut FEMTO-ST, tous deux enseignants en génie mécanique et conception à l’UTBM.

« Le broyage mécanique et les procédés chimiques sol-gel sont les méthodes que nous utilisons en priorité pour élaborer ces matériaux », précise Nour-Eddine Fenineche. Structurer les poudres de fer, de titane ou de magnésium composant les hydrures à une échelle nanométrique veut répondre à un triple objectif : augmenter la surface d’échange entre ces poudres métalliques et l’hydrogène, ce qui signifie développer la capacité de stockage des hydrures ; accélérer la vitesse d’absorption et de désorption des molécules d’hydrogène dans le matériau pour rendre le procédé réversible encore plus efficace et réactif ; augmenter la durée de vie des hydrures en les « nettoyant » des résidus d’hydrogène qui se déposent à chaque cycle absorption/désorption. Les recherches s’intègrent au projet euro-méditerranéen HYSTORENERGY, financé par le consortium des pays d’Europe du sud et du Maghreb et Moyen-Orient (2017-2020), et ont récemment fait l’objet d’un projet régional, ALLIAGES, financé par la Région Franche-Comté (2014-2016).

« Outre la mise au point des poudres, nous essayons de gérer la réaction exothermique qui se produit lorsque l’hydrogène s’associe à elles : il est intéressant de récupérer la chaleur réellement importante qui se dégage lors de la phase d’absorption », explique Nour-Eddine Fenineche. Les chercheurs travaillent sur des modèles de gestion thermique incluant un couplage des hydrures avec un échangeur thermique, qui donnerait la possibilité de récupérer la chaleur et de l’exploiter plus tard. « Plusieurs utilisations sont envisagées, en premier lieu le réchauffement de la pile à combustible pour activer la phase de restitution de l’hydrogène sous forme de gaz. On peut aussi imaginer chauffer l’habitacle du véhicule par ce moyen. » Là encore, des matériaux élaborés spécialement seront mis à contribution, cette fois pour le stockage de la chaleur. Dans un projet mené en collaboration avec l’université de Sarajevo depuis un an et aux avancées encore confidentielles, ce sont les matériaux à changement de phase qui sont au cœur des recherches ; à l’état liquide, ces matériaux emmagasinent la chaleur qu’ils restituent à l’état solide.

Spécialiste de la gestion de l’énergie à bord des véhicules, l’équipe SHARPAC de l’Institut FEMTO-ST est mise à contribution dans ces recherches, sous la responsabilité d’Abdesslem Djerdir, directeur adjoint de la Fédération FCLab. Par ailleurs, les plateformes technologiques du Nord Franche-Comté offrent les équipements nécessaires à la fabrication des poudres, qu’elles permettent aussi de tester sur plusieurs cycles d’absorption/désorption. « Notre objectif est de concevoir et de fabriquer un prototype de réservoir à hydrures métalliques pour en équiper un de nos véhicules, et apporter ainsi la preuve de la pertinence de nos travaux. » Autre façon de passer du laboratoire au terrain : les recherches devraient s’intégrer dès l’an prochain au projet HyStock, une installation pilote prévue pour alimenter transports et industries dans le Nord des Pays-Bas.

 

La mémoire des matériaux interrogée

La mémoire des matériaux serait-elle une continuité de la mémoire humaine ? C’est la question que se pose Christian Lexcellent, professeur émérite en mécanique des matériaux de l’ENSMM, dans son ouvrage Mémoire humaine et mémoire des matériaux. De longues incursions dans l’histoire de la mémoire humaine, de la Grèce antique jusqu’à nos jours, apportent une foule de témoignages sur la connaissance de cette mémoire, qu’ont nourrie les avancées scientifiques : neurosciences, techniques électrophysiologiques, imagerie médicale, biochimie, pharmacologie de la mémoire… Les approches psychanalytiques, avec des experts comme Denis Vasse, et philosophiques, notamment sous la plume de Paul Ricœur, se développent en parallèle.

Autant de matière à comparaisons avec une autre forme de mémoire, celle des alliages à mémoire de forme (AMF), apparus au cours des années 1950 et domaine de prédilection de l’auteur. Christian Lexcellent établit une relation entre « les défauts cristallins générés dans les AMF pendant leur éducation et les traces mnésiques dans le cerveau, porteuses de la mémoire » pour interroger sur les liens qui pourraient exister entre deux mémoires de nature différente, « la mémoire humaine et la mémoire au sens physique ou mathématique ». Il ouvre plus largement le débat encore en intégrant à la réflexion des notions de mémoire en vogue actuellement : celle des memristors, ou résistances à mémoire, ces composants capables de conserver, après déconnexion, la mémoire du flux des charges électriques qui les ont traversés ; ou celle des arbres, à qui l’on prête des formes de souvenance. Finalement, « Qu’est ce qui n’a pas de mémoire ? »

 

Lexcellent C., Mémoire humaine et mémoire des matériaux, Éditions Cépaduès, 2018

 

Contacts :

Frédéric Demoly / Rémy Lachat

UTBM - Département COMM – Conception, optimisation et modélisation en mécanique ICB – Institut Carnot de Bourgogne
frederic.demoly@utbm.fr
Tél. +33 (0)3 84 58 39 55 / 35 38

Yann Meyer

UTBM - Laboratoire Roberval - UTC
yann.meyer@utbm.fr
Tél. +33 (0)3 84 58 31 52

Nour-Eddine Fenineche

UTBM - Département PMDM – Procédés métallurgiques, durabilité, matériaux - ICB
nour-eddine.fenineche@utbm.fr
Tél. +33 (0)3 84 58 31 16

Aliyasin El Ayouch

Université de Franche-Comté Institut FEMTO-ST - UFC / ENSMM / UTBM / CNRS • Département MN2S – Micro Nano Sciences et Systèmes
aliyasin.elayouch@femto-st.fr
Tél. +33 (0)3 63 08 24 84

Vincent Placet

Département Mécanique appliquée
vincent.placet@univ-fcomte.fr
Tél. +33 (0)3 81 66 60 55

Jérôme Husson

Institut UTINAM - UFC / CNRS
jerome.husson@univ-fcomte.fr
Tél. +33 (0)3 81 66 62 91

Oksana Banakh

Haute Ecole Arc Ingénierie - Groupe de compétences Ingénierie des surfaces
oksana.banakh@he-arc.ch
Tél. +33 (0)41 32 930 25 20
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