Université de Franche-Comté

GRAND FORMAT
Acteurs et scénarios du vieillissement

« Il y a on ne sait quelle aurore dans une vieillesse épanouie. » Victor Hugo

 

ENTRE DÉCLIN ET JEUNISME, UNE TROISIÈME VOIE

L’âge de la retraite sonne souvent celui de la vieillesse dans l’imaginaire collectif. Or, l’espérance de vie des prétendants à la retraite est en moyenne de vingt ans. Un laps de temps bien trop important pour ne l’envisager que sous le signe du déclin qui lui est si souvent associé. Le déclin, une conception cultivée depuis des siècles en Occident, alors que parallèlement l’amélioration des conditions de vie produit des seniors bien plus fringants qu’au XVIIe siècle ! Il ne s’agit cependant pas de tomber dans le culte du jeunisme et de la performance, qui est un autre piège tant les représentations qu’il véhicule peuvent créer des contraintes ou se montrer excluantes pour certains. Entre les deux extrêmes, la psychologue socioculturelle Tania Zittoun, directrice de l’Institut de psychologie et éducation de l’université de Neuchâtel, propose d’explorer les capacités d’apprentissage et de développement de la personne âgée.

« Une vie est ponctuée de ruptures : deuils, séparations, déménagements, réorientations professionnelles…, que l’individu apprend à assimiler tout en continuant à être cohérent avec lui-même, à rester la même personne. Il est important de préserver cette intégrité lorsque les facultés s’amoindrissent et que la mobilité décline, en prenant appui sur les capacités d’apprentissage et d’adaptation dont la personne a toujours fait preuve. La synthèse d’expériences amène à une sorte de philosophie de vie personnelle, qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de l’âge, mais qui s’enrichit au fil du temps. À cette compétence s’ajoute une connaissance du monde sur le long terme, évolution des sociétés, changements de régimes politiques, conflits, guerres, bouleversements technologiques… qui, elle, est spécifique à l’âge : tirer profit des apports de ces deux niveaux d’expérience, personnel et social, semble une voie à privilégier pour, au-delà des seuls critères de performance physique et cognitive, envisager la vieillesse comme une étape à part entière de la vie et du développement de la personne.

 

EXPÉRIENCES ET CONTEXTES DE VIE

Venant nourrir cette réflexion, le réseau AGILE, coordonné par la psychologue Michèle Grossen, de l’université de Lausanne, est financé par l’association européenne pour la recherche sur l’apprentissage et l’instruction (EARLI). Des études menées dans ce cadre en Serbie, en Suède, au Danemark, au Luxembourg, aux Pays-Bas et en Suisse apportent une perspective socioculturelle au vieillissement. « Les représentations attachées à la vieillesse changent d’un pays à l’autre, les politiques financières aussi, et ces variations de contextes, comme les expériences acquises, conditionnent le développement des personnes âgées », explique Tania Zittoun.

Au Danemark, l’engagement politique des 70/80 ans, qui ont vécu l’évolution de leur pays et continuent à se positionner, est avéré ; en Serbie, où les structures adaptées et l’accueil familial sont insuffisants, les personnes âgées ne témoignent que peu d’intérêt à ce qui se passe autour d’eux ; en Suisse, les résidents de maisons de retraite font preuve de « créativité quotidienne », transformant par leur présence des espaces anonymes en lieux de vie, utilisant des photos et objets personnels comme supports pour se projeter dans l’avenir. Les recherches menées veulent déboucher sur des recommandations à l’intention des politiques, afin que les mesures publiques viennent étayer concrètement les conclusions des chercheurs, notamment à propos des modes de logement.

 

SE GARDER DE METTRE LA VIEILLESSE DANS DES CASES

La psychologie expérimentale se refuse à établir des catégories de personnes âgées, autant qu’elle ne donne de définition de la vieillesse. Au laboratoire de psychologie de l’université de Franche-Comté, François Maquestiaux veut affiner les théories en vigueur sur le vieillissement : s’il ne remet pas en cause leur intérêt, il craint que leur caractère généraliste n’encourage les représentations stéréotypées. « Chez les personnes âgées, le traitement des informations est 1,5 fois plus lent que chez les jeunes ; les capacités de réflexion, de raisonnement et d’attention sont amoindries. C’est ce que disent les théories du vieillissement. Cette tendance est réelle, mais il est important de se rendre compte qu’elle comporte bien des nuances. » Dans une étude comparative qu’il a menée avec des étudiants de master sur les capacités à effectuer des doubles-tâches chez des personnes âgées actives et chez des étudiants, le chercheur a noté des différences qui ne sont pas toujours en faveur des théories généralistes, postulant que les différences jeunes-âgés sont d’autant plus marquées que les tâches sont difficiles.

Ainsi, les Bisontins ont constaté chez les seniors une perte de réflexe, de capacité de traitement automatique de l’information lorsqu’il s’agit de tâches cognitives réputées très faciles à accomplir. « En revanche, lorsque les tâches sont plus complexes, nécessitent davantage de ressources mentales et d’énergie, les personnes âgées montrent des performances quasiment comparables à celles des plus jeunes », constate François Maquestiaux. Sa collègue Marie Mazerolle souligne quant à elle l’importance du contexte de passation des tests psychologiques, qui peut se montrer préjudiciable.

« Les personnes âgées, même les plus actives, ne sont en général plus familières des conditions d’examens, à l’inverse des jeunes ; elles n’ont pas non plus les mêmes relations avec la technologie, souvent impliquée dans ces tests. Ces deux facteurs ont une réelle influence sur les performances. » Marie Mazerolle relève notamment que, lorsque la « pression évaluative » est élevée, les personnes âgées, moins sûres d’elles, ont tendance à recourir aux éléments visuels mis à leur disposition plutôt que de faire confiance à leur mémoire, par exemple pour retrouver un mot dans une liste. Si la structure du test les oblige à recourir à leur mémoire plutôt qu’à des informations visuelles, on voit très nettement leurs performances cognitives augmenter. « Ces expériences montrent que dans certaines études, les caractéristiques liées à l’âge sont sans doute surestimées ; cette tendance s’ajoute à une propension naturelle à croire en de grandes différences entre personnes âgées et jeunes, ce qui aide à entretenir les stéréotypes. »

 

DÉPISTER LES TROUBLES DU LANGAGE

Ces dernières années, les progrès scientifiques ont mené à une meilleure connaissance de la maladie d’Alzheimer et plus généralement des pathologies neurodégénératives qui vont souvent de pair avec le vieillissement de la personne. Ils ont mis en évidence que les troubles du langage sont un symptôme inaugural pour certaines maladies, à prendre en considération au même titre que ceux de la mémoire. Sur la base de ces informations nouvelles, une équipe de chercheurs francophones en logopédie et neuropsychologie a mis au point un test de dépistage des troubles du langage à l’intention des médecins, gériatres et neurologues, pour les aider dans leur diagnostic auprès de la personne âgée.

Marion Fossard, du Centre de logopédie de l’université de Neuchâtel, a participé à l’élaboration de ce test aux côtés de collègues québécois, français et belges. « Le DTLA¹ consiste en un questionnaire rapide à administrer, basé sur des tâches langagières comme des tâches de répétition et de lecture de mots, de compréhension de phrases et de dénomination d’images. » Au total, neuf « sous-tests » bâtis selon des méthodes et des paramètres psycholinguistiques scientifiquement reconnus pour leur pertinence et leur caractère discriminant. Le test permet d’établir un score global sur 100 points, tenant compte de l’âge et du niveau d’éducation de chacun. L’atteinte d’un « seuil d’alerte » incitera le praticien à procéder à une évaluation plus complète des capacités langagières et mnésiques de la personne. Le DTLA est depuis un an utilisé en routine au CHU de Lille et au Centre de la mémoire du Centre hospitalier vaudois à Lausanne, où, parallèlement au succès qu’il rencontre, il fait l’objet d’évaluations et de recherches pour affiner ses performances.

¹ DTLA : dépistage de troubles du langage pour personnes âgées.

 

POUR OU CONTRE LA TECHNOLOGIE ?

personne âgée utilisant une tablette

© Pixabay

De façon générale, on sous-estime largement les capacités des personnes âgées, une vision notamment encouragée par la publicité, qui, pendant des décennies, s’est focalisée sur leurs difficultés, offrant l’image réductrice d’une vieillesse handicapée et sans ressources, notamment par rapport aux nouveaux outils technologiques. Aujourd’hui, les smartphones et tablettes ont remplacé les téléphones à grosses touches dans le discours publicitaire, pariant sur un tout autre marché. Mais donnant toujours une image parcellaire et sectaire de la vieillesse. À l’Institut de psychologie et éducation de l’université de Neuchâtel et en collaboration avec l’université de Bari (Italie), Antonio Iannaccone s’intéresse à la façon dont les personnes âgées s’approprient les nouvelles technologies de la communication et aux conséquences de la présence de ces outils dans les dynamiques complexes qui caractérisent les relations intergénérationnelles.

Une étude exploratoire¹ a notamment mis en évidence le lien entre nouvelles technologies de la communication et qualité de vie relationnelle des personnes âgées. L’impact est positif quand les relations familiales sont bonnes, grands-parents, enfants et petits-enfants s’échangeant facilement photos et textos, et planifiant une large partie des activités par tablettes ou smartphones interposés ; il devient négatif lorsque les systèmes familiaux élargis sont peu harmonieux, les technologies étant susceptibles d’alimenter les conflits en raison de leur immédiateté et de leur traçabilité. « Dans l’ensemble, les personnes âgées considèrent que les technologies aident à la coopération, à la coordination et au contact. Le plus complexe reste de trouver comment communiquer malgré les différences entre générations », rapporte Antonio Iannaccone.

Le chercheur souligne que l’étude, volontairement réalisée auprès de personnes âgées actives, fera par la suite l’objet de comparaisons avec l’expérience de personnes présentant d’autres vécus. « Il semble que le problème n’est pas tant d’apprendre que de se trouver dans une posture psychologique favorable et de bonnes conditions d’accès aux transformations technologiques, explique Antonio Iannaccone. Ce sont les difficultés dans les relations interpersonnelles et la faible confiance en soi qui sont souvent à l’origine de résistances, voire de refus vis-à-vis de l’utilisation de la technologie. » Le chercheur pressent combien la digitalisation de la société risque de marginaliser les personnes « technologiquement fragiles », et notamment les personnes âgées, essentiellement parce que les logiques de l’une et des autres ne sont pas facilement compatibles.

¹ Étude menée par Vittoria Cesari Lusso, Sophie Lambolez et Antonio Iannaccone (université de Neuchâtel), financée par la fondation LEENAARDS en 2015

 

LOGIQUES ET RAISONNEMENTS

Pourtant bien vieillir signifie en premier lieu pour les personnes âgées continuer à être pleinement intégré à la famille et à la société. L’anthropotechnologue Carole Baudin étudie en quoi certaines technologies actuelles ne sont pas toujours adaptées à ce public : c’est l’une des questions que posait le projet LISOMAD 1, auquel elle a participé de 2013 à 2015 auprès de personnes âgées de 80 à 93 ans ; cette recherche trouve depuis des prolongements au sein du groupe Conception de produits centrée utilisateurs, dont la chercheure est responsable à la Haute Ecole Arc Ingénierie. Carole Baudin aussi pointe la logique, « fonctionnelle et mécanique », de ces générations pour qui un bouton = une fonction, et qui n’est pas celle qui prévaut dans l’utilisation des nouvelles technologies. « Lorsqu’on suggère à une personne de 90 ans de « sélectionner un contact dans un menu pour pouvoir l’appeler », les termes employés n’ont absolument aucun sens pour elle, car ils recouvrent une tout autre réalité. »

L’objectif de l’anthropotechnologie 2 est de concevoir et d’adapter des produits en fonction des besoins exprimés par les utilisateurs : ici, par les personnes âgées elles-mêmes, et non seulement par les soignants et les aidants, comme c’est souvent le cas. Dans l’étude LISOMAD, la technologie e-Lio ® de visioconférence par télévision a été testée directement auprès d’elles. Résultat : si le choix du média TV semblait pertinent pour un public âgé de plus de 80 ans, l’installation de câbles, de caméras et d’un réseau internet étaient d’emblée des freins à l’acceptabilité. L’installation a généré pour certains un « effet boîte noire » dont le mystère s’est révélé traumatisant. Et au-delà de l’aspect technique proprement dit, la solution ne s’est pas montrée pertinente pour favoriser les contacts avec les soignants : « Les personnes âgées ont besoin de présence et de lien social, qu’une connexion à distance ne saurait satisfaire ».

Carole Baudin met en avant que ce qui fonde la légitimité d’une technologie, pour les personnes âgées, n’est pas tant sa fonctionnalité que son utilité. « Si elles constatent que la technologie présente un vrai intérêt, alors elles feront les efforts nécessaires pour s’y adapter et se l’approprier. La technologie n’est pas une réponse en soi ! » Venant imager cette affirmation, une réflexion est actuellement en cours autour de la notion de « compagnon technologique », pour associer des fonctionnalités à un objet qui a une valeur ou un sens pour les personnes âgées. S’habiller seul apparaît, par exemple, comme un critère déterminant pour le bien-être et l’autonomie : c’est sur ce sujet qu’un groupe d’étudiants a choisi de travailler en priorité. Leur proposition de « mécaniser » un chevalet, objet faisant partie de l’univers des personnes âgées, rassemble les compétences d’ergothérapeutes, de couturiers et les moyens des FabLabs autour de ce projet innovant.

1 LISOMAD : Lien sociale pour le maintien à domicile, étude pilotée par la Haute Ecole Arc, financée par le Réseau des villes de l’Arc jurassien

2 Geslin P. (sous la direction de), L’anthropotechnologie : cultures et conception, Éditions ISTE, 2017

 

MESURER L’EFFICACITÉ TECHNOLOGIQUE

Un frigo resté ouvert ou une plaque de gaz allumée, ou encore une chute : pour prévenir de ces oublis ou difficultés, la SEM Numerica de Montbéliard a équipé d’un système d’alerte numérique une vingtaine de maisons ou appartements occupés par des personnes âgées vivant seules. Des capteurs et des détecteurs de mouvements disséminés à des endroits stratégiques, déterminés en fonction des habitudes de vie de la personne, repèrent les anomalies. Les informations sont transmises via une tablette numérique à la personne elle-même et/ou à son entourage, un choix opéré lors de l’installation du système. Cette expérimentation intervient dans le cadre du projet ANA (Assistance numérique à l’autonomie), auquel participent la psychologue Magalie Bonnet et deux spécialistes en ergonomie cognitive de l’UTBM, Sara Escaich et Nicolas Bert, enseignant-chercheur référent du projet. Chacun, avec les outils propres à son domaine, estime le dispositif et formule ses recommandations.

Du côté de la psychologie, il s’agit de mesurer l’impact de la solution ANA sur la qualité de vie des personnes âgées, et d’évaluer si elle répond bien aux attendus en matière de sécurité. L’ergonomie cognitive complète l’information en regardant comment les gens vivent avec l’usage de la technologie. « La SEM Numerica a fourni les équipements servant aux premiers tests in situ ; en étudiant le vécu des personnes sur une période minimale d’un an, nous serons à même de proposer des aménagements et des perfectionnements, qui pourront directement être opérés au laboratoire ELLIADD par notre pôle de recherche ERCOS, spécialisé dans l’intégration du facteur humain à la conception de produits. » La présentation du projet ANA est accessible sur Numericabfc.com.

 

SINGULARISER LES PARCOURS DES AIDANTS

personne âgée marchant accompagnée

© Pixabay

Appartenant le plus souvent au cercle de la proche famille, ceux qu’on nomme les aidants font aujourd’hui l’objet de nombreuses réflexions et études. Enseignante-chercheure en psychologie à l’université de Franche-Comté, Magalie Bonnet s’intéresse au cas particulier des aidants s’occupant de personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer ou d’un cancer. Son travail s’inscrit dans le cadre de la cohorte ICE 1, constituée pour mieux comprendre et soutenir les aidants de personnes atteintes de maladies chroniques. Au terme de quelque soixante-dix entretiens déjà menés à domicile, Magalie Bonnet a mis en évidence des phases critiques dans le parcours des aidants concernés, qui diffèrent selon la pathologie impliquée. Si le couperet du diagnostic représente dans tous les cas un choc auquel ils doivent faire face, la « gestion » du rôle est différente. « On remarque notamment qu’une phase critique survient au bout de 2 ans chez les aidants de patients atteints de cancer, une étape pour laquelle ils ont autant besoin d’aide que lors du diagnostic. »

Magalie Bonnet note également que de manière générale, ce sont les enfants qui s’occupent de parents souffrant de la maladie d’Alzheimer, quand les conjoints sont les plus investis lorsqu’il s’agit de personnes atteintes de cancer. Pour les premiers, la perte des facultés de leurs parents au point qu’ils ne puissent un jour plus reconnaître leurs propres enfants est une crainte et une souffrance récurrente ; pour les seconds la phase de rémission du cancer, lorsque la personne n’est plus vraiment malade mais n’est pas non plus guérie, est un entre-deux compliqué à vivre. « Notre objectif est de réussir à mettre en évidence les spécificités des parcours, de montrer que chaque maladie a un impact particulier sur le vécu et sur la qualité de vie des aidants, afin de pouvoir apporter à ceux-ci un soutien adapté et efficace. »

La psychologue souligne par ailleurs que la maladie et la perspective de mort qui en découle génèrent un caractère d’urgence et provoquent une réactivation de l’histoire familiale. Il s’agit de savoir qui endossera le rôle d’aidant en fonction de la place dans la fratrie, des liens entretenus avec les parents, de la dette ressentie vis-à-vis d’eux ou des frères et sœurs par rapport à une aide reçue par le passé, de la difficulté à venir en aide à une figure par essence protectrice…, toutes choses se jouant le plus souvent de manière inconsciente. C’est aussi le temps où les secrets de famille, les non-dits ou les rancœurs remontent à la surface. « C’est le moment de dire les choses : si elles restent ignorées, elles ressurgissent plus tard de façon larvée, se cristallisant notamment dans les histoires d’héritage… »

1 La cohorte ICE (Informal Carer of Eldery) concerne 7600 aidants en Bourgogne – Franche-Comté, invités à participer à une étude sur 5 ans. Elle est coordonnée par Virginie Nerich (UFR Santé, Pôle pharmaceutique), pilotée par l’UMQVC (Unité de méthodologie et de qualité de vie en cancérologie) du CHU de Besançon, en collaboration avec le PGI (Pôle de gérontologie et d’innovation). www.etude-ice.org/la-cohorte-ice

 

DE L’AIDE POUR LES AIDANTS

Agissant la plupart du temps dans l’urgence, les proches s’investissent sans limite jusqu’au moment où il faut bien reconsidérer la question de l’aide dans une perspective à long terme : la situation dure et devient difficile à gérer. « C’est en général au bout de six mois ou un an que des aides extérieures prennent le relais ; la présence des aidants reste effective, mais souvent diminue au profit des professionnels », remarque la sociologue Veronika Kushtanina, chercheure au LASA. « C’est une étape difficile, les personnes âgées se considérant seules et en manque d’attention de la part de leur famille, quand les proches, épuisés, ont l’impression de ne jamais en faire assez et sont en manque de reconnaissance. »

Analysant ces processus souvent douloureux et menaçants pour l’entente familiale, Veronika Kushtanina remarque que l’existence de dispositifs légaux pour soutenir les aidants familiaux exerçant une activité professionnelle reste largement ignorée des intéressés (recherches ARTF). « La plupart du temps, les gens s’arrangent avec leurs collègues ou leurs responsables directs de manière officieuse. » Les situations sont très variables selon la structure professionnelle, la position dans la hiérarchie, l’ancienneté, les relations entretenues avec des collègues qui font plus ou moins preuve de compréhension.

Si la demi-journée accordée par l’employeur ou le don d’heures consenti par des collègues sont des arrangements bienvenus, la loi prévoit elle aussi des dispositifs d’aide. Le congé de solidarité familiale, concernant les personnes en fin de vie, permet aux aidants de percevoir une rémunération partielle pendant 21 jours. « Seules quelques-unes des 35 personnes que nous avons interrogées lors de notre dernière étude connaissaient ce dispositif, et aucune ne l’a utilisé », témoigne Veronika Kushtanina. Le congé de proche aidant assoupli au 1er janvier 2017 est, lui, non rémunéré ; il donne la possibilité de prendre une journée en urgence et présente l’avantage d’être fractionnable, un dispositif là encore méconnu. Fatigués, et souvent psychologiquement ébranlés par la difficulté de la situation qu’ils ont à vivre, mal informés, les aidants se sentent « peu aidés » par des politiques publiques « pourtant favorables au maintien à domicile ».

 

D’INNOVATIONS SOCIALES EN DIPLÔMES

Le pôle de gérontologie et d’innovation (PGI) Bourgogne – Franche-Comté 1 propose depuis sa création en 2010 de diriger ses actions vers la prévention, tout en prenant en compte l’aspect social de l’avancée en âge et du vieillissement de la population. Cette démarche pionnière en France fait écho aux attendus des politiques sociales d’aujourd’hui, qui dépassent les aspects curatifs du vieillissement. « Détail révélateur de cette évolution, on parle désormais moins de perte d’autonomie que d’autonomie tout court », souligne Isabelle Moesch, enseignante-chercheure en sociologie à l’université de Franche-Comté, et cheffe de projet sur les aspects de formation au PGI. Dans des travaux misant sur l’interdisciplinarité, le pôle aborde les questions non seulement de la mobilité ou de la nutrition, mais aussi de l’estime de soi, de la dépression, du suicide, de la sexualité, du lien social… Des travaux à l’origine de la création de la grille FRAGIRE, qui, en 18 items et une quinzaine de minutes, permet d’évaluer les risques de fragilité chez les personnes âgées et de pouvoir y opposer des solutions appropriées.

Selon une démarche cohérente menée avec ses partenaires, le PGI a impulsé la mise en place d’un diplôme universitaire (DU), accessible en formation continue aux professionnels comme aux étudiants. Dans la droite lignée du projet FRAGIRE, ce diplôme d’évaluateur social de l’autonomie des personnes âgées à domicile (ESAPAD) réunit des enseignements en psychologie, sociologie, sciences politiques, sciences médicales, droit et sécurité informatique dans une maquette pédagogique de 180 heures, dispensées à raison d’une semaine par mois pendant six mois, et assorties de trois semaines de stage. La formation ESAPAD, destinée en priorité aux détenteurs d’un Bac+2, a ouvert ses portes en septembre dernier à l’UFR Sciences juridiques, économiques, politiques et de gestion (SJEPG) de l’université de Franche-Comté, avec le soutien financier de l’Assurance retraite et de la CARSAT BFC.

1 Les membres fondateurs du PGI sont l’université de Franche-Comté, l’université de Bourgogne, les CHU de Besançon et de Dijon, la CARSAT BFC, l’association Gérontopôle Pierre Pfitzenmeyer et l’Institut régional du vieillissement

 

BOUGER POUR MIEUX VIEILLIR

C’est un fait acquis : pratiquer une activité physique est bénéfique pour la santé, c’est une bonne habitude à prendre dès le plus jeune âge et à conserver tout au long de la vie. L’exercice physique agit positivement sur le système cardiovasculaire, le tissu osseux et les capacités cognitives et mnésiques. De nombreux travaux ont été consacrés au lien entre activités physiques et vieillissement par des chercheurs de l’université de Franche-Comté, dont les conclusions, toujours actuelles, sont consignées dans un ouvrage dédié à cette problématique 1. Dans une autre publication 2, placée comme la précédente sous la supervision de Gilles Ferréol, directeur du laboratoire C3S de l’UFC, il est rappelé que notre niveau de pratique d’activités physiques est bien inférieur à celui qui a été programmé par notre biologie au cours de l’évolution.

La discordance entre la vie contemporaine et notre patrimoine génétique est responsable de l’augmentation de pathologies comme l’obésité, le diabète ou encore les maladies cardiovasculaires. Forts de ces constats, des spécialistes en sciences de la motricité, Alexandre Moudon et Marc Cloes, de l’université de Liège, ont participé à diverses expériences pour encourager la pratique physique chez les seniors, ayant toutes apporté la preuve d’effets favorables sur leur comportement. « Ce n’est que par des actions coordonnées, de l’échelle la plus locale à la plus globale, que la promotion de l’activité pourra oser espérer contrebalancer la problématique de la sédentarisation », concluent les auteurs, qui attirent l’attention sur « le défi colossal que représente la remise en mouvement de la population. »

 

1 Ferréol G. (sous la direction de), Activités physiques et sportives et vieillissement – Enjeux sanitaires et sociaux, Éditions E.M.E, 2009

2 Ferréol G. (sous la direction de), Égalité, mixité, intégration par le sport, L’Harmattan, 2016

 

 

Contact :

Université de Neuchâtel
• Institut de psychologie
Tania Zittoun / Antonio Iannaccone
Tél. +41 (0)32 718 19 89 / 18 50
tania.zittoun[at]unine.ch / antonio.iannaccone[at]unine.ch

• Institut des Sciences du langage et de la communication
Centre de logopédie
Marion Fossard
Tèl. +41 (0)32 718 18 95
marion.fossard[at]unine.ch

Université de Franche-Comté
• Laboratoire de psychologie François Maquestiaux / Marie Mazerolle / Magalie Bonnet
Tél. +33 (0)3 81 66 53 52 / 54 72
francois.maquestiaux[at]univ-fcomte.fr / marie.mazerolle[at]univ-fcomte.fr / magalie.bonnet[at]univ-fcomte.fr

• LASA
Isabelle Moesch / Veronika Kushtanina
isabelle.moesch[at]univ-fcomte.fr / veronika.duprat-kushtanina[at]univ-fcomte.fr

• C3S
Gilles Ferréol
gilles.ferreol[at]univ-fcomte.fr
Tél. +33 (0)3 81 66 67 16

Haute Ecole Arc Ingénierie
• Groupe conception de produits centrée utilisateurs
Carole Baudin
Tél. +41 (0)32 930 25 18
carole.baudin[at]he-arc.ch

UTBM
• Équipe ERCOS - ELLIADD / UFC
Sara Escaich / Nicolas Bert
Tél. +33 (0)3 84 58 37 65
sara.escaich[at]utbm.fr / nicolas.bert[at]utbm.fr
retour